Épisode #8

Transformer sa vie à coups de kilomètres.

avec Isabelle Wasmes

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Transformer sa vie à coups de kilomètres.

Isabelle Wasmes est aujourd’hui coach, formatrice, mais aussi ultra-traileuse. Elle a trouvé dans la course un levier de transformation personnelle d’une puissance folle.

Après une période de vie difficile, elle s’élance presque par hasard sur un trail de 50 km. C’est une révélation. Depuis, elle a enchaîné des courses extrêmes (jusqu’à 170 km non-stop). Mais surtout, elle en a fait un outil d’exploration de soi, de reconstruction, de dépassement.

Dans cet épisode de WIP Club, elle partage comment le mouvement l’a remise en mouvement (au sens large). On parle de discipline, d’écoute du corps, de gestion mentale… et de comment cette énergie l’a nourrie dans sa vie pro.

Un récit puissant, pour tous ceux qui veulent se reconnecter à eux-mêmes. Et comprendre que le corps est souvent la clé.

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La retranscription du podcast, c'est par ici ...

(00:36) Amélie : Je suis en compagnie d’Isabelle Wasmes aujourd’hui. Bonjour.

(00:38) Isabelle : Bonjour, merci pour l'invitation.

(00:40) Amélie : Avec plaisir. C'est Yves Collinet qui nous a mis en contact. Je ne sais pas comment il te connaît, mais...

(00:46) Isabelle : C'est une longue histoire. C'est un ami de mon ex-mari. On n'habite pas loin, donc on se croise régulièrement. Je l'avais encore croisé devant le magasin de pralines, donc un bel endroit.

(01:03) Amélie : Yves est dans mon board et quand j'écoutais l'UTMB il y a quelques semaines, quelques mois, j'ai passé la moitié de mon week-end à suivre, j'adore, je suis fan. Il m'a dit : "Il faut absolument que tu rencontres Isabelle, elle a fait l'UTMB, elle est coach, elle fait plein de trucs, c'est une nana géniale." Du coup, je t'ai envoyé un petit message et tu as accepté, donc merci.

(01:26) Isabelle : Merci pour l'invitation. C'est toujours agréable de sentir qu'on peut inspirer les gens et que faire des trails, ça peut servir à d'autres personnes.

(01:43) Amélie : Je peux te laisser te présenter ?

(01:46) Isabelle : Oui, tout à fait. Donc je suis Isabelle, j'ai 51 ans. J'ai trois grands enfants, ils ont 23, 22, 21 ans. Ils se suivent, j'ai fait un petit tir groupé de bébés, c'était fait, c'était bon sur la check-list. J'habite à Grimbergen. Si je dois me décrire, je suis quelqu'un qui a beaucoup de passion et j'ai vraiment besoin de me nourrir. Je suis une mangeuse de formations. C'est une de mes particularités. Une autre particularité, c'est que je cours, je cours beaucoup et je fais des ultra-trails depuis 2010. Ça fait 15 ans que le trail m'accompagne dans ma vie et a fait de moi la femme que je suis aujourd'hui.

(02:55) Amélie : Peut-être pour définir pour ceux qui ne connaissent pas le trail et l'ultra-trail ?

(02:59) Isabelle : Le trail, c'est courir sur du off-road. Il y a plein de critères et définitions, mais on ne court pas sur de l'asphalte quand on fait du trail. En général, c'est associé à la notion de dénivelé, donc c'est pas plat, c'est pas le long d'un canal. On est dans la nature, sur des sols qui peuvent être très variés. Si on est dans le désert, ce sera aussi un trail.
Puis il y a des notions de distance. À partir d'une certaine distance, on va parler d'ultra-trail. Là aussi, la définition dépend du dénivelé, etc. On peut être déjà dans l'ultra à partir d'un 50 km si on a un certain niveau de dénivelé.
Moi, j'adore l'ultra-trail parce que c'est une discipline qui nous permet vraiment de nous découvrir et soit de renforcer nos points faibles, soit de découvrir ses points forts qu'on ne connaît pas toujours. L'ultra-trail permet vraiment d'aller au fond des choses et de bien se connaître.

(04:12) Amélie : Ça paraît un peu abstrait pour quelqu'un qui ne court pas. Tu peux développer un peu ?

(04:20) Isabelle : L'ultra-trail, c'est souvent des courses en montagne. Quand j'en parle et que je dis : "Ce week-end je vais aller courir 160 km" — on va parler de l'UTMB par exemple — la première question des gens qui ne connaissent pas, c'est : "Tu fais ça en combien de jours ?". Je dois rectifier en disant : "On ne fait pas ça en nombre de jours, c'est en nombre d'heures."
Ensuite : "Tu manges comment ?". Il faut préciser qu'il y a des ravitos et qu'on a un sac avec du matériel obligatoire.
La dernière question souvent, c'est : "Et tu dors quand ?". Je précise qu'on ne dort pas souvent parce qu'on a une barrière horaire et qu'on doit arriver avant pour pouvoir terminer, sinon on est éliminé. On ne traîne pas sur un ultra-trail.
En général, les gens regardent avec des grands yeux. Mais moi, je suis aujourd'hui entourée d'ultra-traileurs, donc je n'arrive plus vraiment à remarquer que c'est quelque chose de particulier. Quand on est entouré de gens comme nous, on ne se rend plus trop compte de ce qu'on fait. Pour moi, une petite sortie ça va être faire 20 km, alors qu'il y a des gens qui vont s'entraîner pendant un an pour faire les 20 km de Bruxelles. On n'est plus du tout sur les mêmes valeurs.

(05:55) Amélie : Comment tu es arrivée à faire des ultras ? Tu as commencé comme tout le monde à faire des semis, des marathons, et puis tu t'es dit "j'en veux plus" ?

(06:05) Isabelle : Non, pas du tout. C'est un peu particulier. J'ai commencé l'ultra après mon divorce. Je m'ennuyais dans ma vie, il manquait quelque chose et je n'arrivais pas à mettre le doigt dessus. Comme je disais, j'ai besoin d'être alimentée constamment, que ce soit intellectuellement ou physiquement.

(06:30) Amélie : Tu es coach déjà ?

(06:31) Isabelle : Oui, je suis coach aujourd'hui. Mais à l'époque, j'étais juste maman avec un job et j'avais une vie qui pour moi était juste emmerdante, ennuyante. C'était aller travailler, rentrer, les enfants, aller me coucher. J'allais un peu courir, mais ça se résumait à ça.
Puis j'ai divorcé et je suis partie en montagne. J'étais avec quelqu'un et j'ai remarqué que j'avais des facilités pour grimper. Il était inscrit sur un trail, le Trail des Fantômes, qui était un trail de 50 km déjà. Pour le fun, j'ai dit : "Moi pour moi le trail c'était de la marche à pied, c'était pas... Je viens, je ferai le 30 et je marcherai, je courrai quand je sais." Finalement, je change d'avis et je fais le 50. Je suis arrivée là-bas, c'est un trail très connu en Belgique. J'avais des baskets de jogging classiques, pas de CamelBak, vraiment comme une amatrice. Et j'ai fait ce trail, j'ai fait les 50 alors que je n'avais jamais couru plus de 20 km de ma vie. J'ai couru, je n'ai pas vraiment marché, sauf quand on grimpe. J'ai bien terminé. J'ai fait trois fois le Trail des Fantômes, c'est la fois où j'ai couru le plus vite.
Quand j'ai eu terminé, je me suis dit : "C'est ça en fait. C'est ce truc qu'il me faut." J'ai vraiment eu une révélation.
Après, en Belgique il n'y avait pas beaucoup de trails et les plus grandes distances c'était 50 km. J'ai commencé à m'intéresser à la discipline. C'était la grande époque de Kilian Jornet. Je vois l'UTMB et je me suis dit : "Mais il faut toute une vie pour préparer ce truc quoi ! 170 km en montagne..."
J'ai commencé à faire, un week-end sur deux, j'étais sur un trail. Parce qu'à la sortie de mon divorce, divorce c'est... il faut reprendre confiance en soi. On est un peu ruiné, c'est un nouvel équilibre financier. Je n'avais plus trop les moyens de sortir au resto, faire la fête et faire du shopping, donc j'allais courir à la place.
J'ai très vite fait, parce que l'UTMB je l'ai fait deux fois, et donc je l'ai fait déjà en 2014. Donc 4 ans après avoir fait le Trail des Fantômes.

(09:18) Amélie : Tu dis "j'ai eu une révélation", c'était quoi cette révélation ?

(09:23) Isabelle : Le trail, ça donne des tas d'émotions, mais vraiment. Pour moi, il n'y a que cette discipline qui peut les donner. Au départ, on court avec les jambes. Puis à un moment c'est dur, il y a la tête qui prend un peu le relais. Elle ne nous aide pas toujours parce qu'on a beaucoup de pensées inutiles à ce moment-là : "Qu'est-ce que je fais ici ? C'est la nuit, tout le monde dort dans son lit bien douillet, moi je suis ici en pleine montagne, il fait froid ou il pleut." On a toujours ce passage où on se pose mille questions et on se dit "mais pourquoi je fais ça ?".
Et puis à un moment, il y a toujours une espèce d'équilibre entre la tête et le corps. On dirait qu'ils se sont mis d'accord pour qu'on termine. J'ai toujours l'impression qu'on est un peu dans un état de méditation en fait, où tout est en équilibre. Et à ce moment-là, c'est un état qui n'est pas facilement descriptible. On ne peut pas l'avoir facilement, il n'y a que via cette discipline que je peux être dans cet état d'équilibre où on ne se pose plus de questions, où tout est en équilibre entre le mental et le corps. C'est une situation qui est très compliquée à expliquer.
Le trail m'a permis de me découvrir. Je me suis rendu compte que j'étais quelqu'un qui était persévérant. Avant, je n'avais rien fait dans ma vie, donc je ne connaissais pas vraiment mes qualités. Là, je me suis rendu compte qu'en fait j'étais forte mentalement, que je pouvais aller au bout des choses. C'est des choses qu'on prend avec soi pour la vie de tous les jours.

(11:16) Amélie : Ça t'a changée ?

(11:18) Isabelle : Ça m'a beaucoup changée, oui, tout à fait. On a beaucoup moins peur de se lancer dans une aventure, vu que le trail c'est une aventure. La vie c'est un peu comme un trail : il y a des hauts, des bas, des moments où c'est dur, des moments où la vie est magnifique et tout va bien. Le trail, c'est à peu près ça. On peut vraiment apprendre de l'ultra-trail pour l'appliquer dans sa vie de tous les jours. Je remercie cette journée, ce Trail des Fantômes. Si je ne l'avais pas fait, peut-être que j'aurais découvert le trail à un autre moment, mais ça a changé ma vie complètement.

(12:00) Amélie : Moi j'ai jamais fait d'ultra. Le plus c'était un 48 mais à la Côte d'Opale, une grosse partie dans le sable. Sur mes trois marathons que j'ai faits, ce que j'aime, je préfère aussi les trails, mais moins de petites distances. Ce que j'aime, c'est quand physiquement c'est dur et du coup c'est le mental qui prend le relais. C'est comme si tu passais au-dessus de la douleur et que là ça devient gai. Et je me dis en fait quand tu passes à mon niveau d'entraînement, quand tu passes les 30-35, tu arrives au fait où là "OK, j'attendais ce moment et c'est maintenant que je suis contente" et où tu te sens pas un état second, mais ouais, limite quoi.

(12:45) Isabelle : Ouais, mais c'est ce que je t'expliquais, c'est cet état, je sais pas comment expliquer, mais où en fait il y a une union entre, où la tête arrive à dire au corps "Allez, on va y aller quoi. On va terminer ça." Et du coup on a moins mal, il y a le mental qui prend le relais et qui fait oublier qu'on a mal ou c'est compliqué, qu'on n'arrive plus à s'alimenter ou ce genre de choses. Un ultra, on ne le termine pas avec les jambes, on le termine avec la tête.

(13:17) Amélie : Oui, je me souviens à un moment je pleurais, j'étais au-dessus d'une dune là et puis au fait j'étais au-dessus, ben du coup je suis repartie. C'était oublié. Mais ouais, moi ça m'a assez marquée. J'aime ça. Maintenant courir 170 km, oui c'est sympa mais au quotidien ce que je vais plus rechercher, c'est je trouve que tu as une mécanique dans la course à pied qui fait que je deviens créative. C'est bizarre, mais c'est comme si au fait ton corps savait ce qu'il devait faire. Et quand tu as dépassé les 10-15 premiers minutes où tu as un peu froid, après, comme si ton corps était en mécanique et que ton esprit pouvait se libérer et je commence à avoir plein d'idées, plein de... je vois clair sur ce que je dois faire, je vois mes priorités.

(14:03) Isabelle : Non mais je te rejoins tout à fait. Comme je l'ai dit en début de podcast, je suis quelqu'un d'hyper curieux, j'ai besoin de m'alimenter et j'ai beaucoup de passions. J'ai fait des études il y a très longtemps de paysagiste de jardin parce que j'adore tout ce qui est création, le dessin, plus les plans. J'ai fait beaucoup de plans de jardin en courant. Pendant mon jogging, ma tête... et donc je voyais mes lignes et puis en rentrant, ben j'avais en tout cas l'ébauche d'un plan et puis j'avais plus qu'à développer autour de ça.
C'est vrai que je trouve que la course à pied, c'est pas... si on veut vraiment se reposer mentalement, il ne faut pas spécialement faire de la course à pied. Plutôt faire de la méditation ou ce genre de choses, parce que je trouve que oui en effet, quand on court, on pense à beaucoup de choses. Et parfois aussi malheureusement des choses négatives, donc il faut faire un peu attention. Mais c'est vrai que la tête travaille beaucoup quand on court.

(15:06) Amélie : Oui, moi je trouve que ça libère. Il y a toujours une petite phase où j'ai pas spécialement envie, ça dépend des jours, mais après on a dépassé une certaine distance ou un certain moment et on est dans un autre état d'esprit.

(15:20) Isabelle : Tout à fait.

(15:21) Amélie : J'ai jamais été courir en n'ayant pas envie et en ayant après le sentiment que je n'aurais pas dû, que j'avais pas envie quoi.

(15:27) Isabelle : Non, en général on n'a pas envie et puis enfin on peut avoir pas envie souvent parce qu'on est fatigué, on a notre quotidien, on a le stress, le quotidien qui fait que on peut être fatigué et qu'on n'ait pas envie de sortir. Et c'est vrai que quand on l'a fait, c'est très rare qu'on regrette d'y être allé. En général, on est très content. On a créé plein de bonnes hormones, etc. Donc on se sent super bien.

(15:57) Amélie : Est-ce qu'il n'y a pas une espèce d'addiction au bien-être, à la dopamine et puis un peu l'état quand tu as eu justement ce sentiment de libération ou d'osmose qu'on disait après une certaine distance, qu'après tu as un petit down parce que...

(16:15) Isabelle : Oui, ça peut arriver. Quand j'ai fait l'UTMB la première fois, j'ai eu un down après parce qu'à l'époque, il y avait très peu de trails. L'UTMB c'est un peu la course iconique, c'est le Graal. C'est pas la plus belle, c'est pas la plus belle course mais il y a l'UTMB et je sais pas expliquer, j'y suis retournée encore cette année. Il n'y a rien à faire, il y a une ambiance particulière à l'UTMB et alors bon, c'est vrai qu'on le critique beaucoup aujourd'hui parce que c'est devenu très commercial, qu'il y a des courses un peu partout, mais voilà, ça reste particulier. Parce que oui, c'est un peu l'icône de l'ultra-trail.
Et quand on fait l'ultra-trail, le danger c'est aussi de toujours vouloir plus. Allonger les distances. Et voilà, donc là il faut être quand même assez prudent. Il faut aussi pouvoir se donner des temps de repos physiquement mais aussi mentalement. Et ça c'est assez compliqué en fait. Parce qu'on est entouré de gens qui font la même chose et on peut très vite culpabiliser si on ne fait pas les kilomètres que le copain fait, etc.

(17:59) Amélie : Il y a beaucoup de l'entre-soi parce que c'est quand même une discipline assez prenante en termes d'heures, en termes de préparation, etc.

(18:05) Isabelle : Oui, c'est pour ça que je dis toujours que c'est pas un sport parce que c'est... il faut l'intégrer dans sa vie de tous les jours et donc ça implique quand même pas mal d'heures d'entraînement. Les vacances, c'est de la montagne, c'est faire des kilomètres. Donc moi mes vacances, je ne vais pas à la plage, je cours. C'est vrai que s'entraîner pour des ultras, c'est partir un dimanche et faire 6-7 heures de course à pied. Donc il faut pouvoir les caser, pouvoir aménager ses horaires pour pouvoir courir. Moi j'ai couru longtemps en me levant à 5h du matin. Je sais plus faire ça aujourd'hui mais je l'ai fait pendant des années.

(18:47) Amélie : Tu faisais quoi ? Tu courais à 5h du matin jusqu'à... ?

(18:49) Isabelle : Ben j'avais les enfants qui étaient tout petits, donc j'étais... je ne pouvais pas courir le soir parce que je faisais maman taxi pour les 40 000 activités qu'ils avaient. Et donc je me levais très tôt pour pouvoir être rentrée vers 6-7 heures et du coup reprendre mon rôle de maman. Mais j'ai fait ça très longtemps. Et donc un week-end sur deux, ben là j'avais la liberté de pouvoir m'entraîner, de descendre dans les Ardennes et de m'entraîner là-bas.
Donc oui, c'est une autre façon de vivre de faire de l'ultra. C'est vrai que la vie tourne un peu autour de ça.

(19:30) Amélie : C'est un peu comme les triathlètes mais en puissance.

(19:33) Isabelle : Oui. Quoique le triathlon prend beaucoup de temps aussi parce que les sorties en vélo, c'est... pour que ce soit utile, il faut vraiment être sur son vélo toute la journée. Mais c'est vrai que l'ultra, ça prend à mon avis le même temps.

(19:47) Amélie : Tu t'entraînes combien d'heures par semaine plus ou moins ?

(19:50) Isabelle : Alors là je m'entraîne moins parce que j'ai mon studio, mais... L'avantage c'est que j'ai pas besoin de beaucoup d'heures d'entraînement pour avoir le niveau de performance que je souhaite. Je ne suis pas non plus championne, mais c'est vrai que c'est quand même... pour avoir un bon niveau, il faut quand même s'entraîner minimum 3-4 fois par semaine. Avec du spécifique et avec une longue sortie dans les conditions de l'ultra quoi. Donc si typiquement on fait un ultra en montagne, ben à un moment il faut faire des week-ends choc, aller familiariser le corps aussi avec l'environnement dans lequel on va faire ce type de course. Voilà, parce que typiquement en montagne, il y a beaucoup de pierres, c'est beaucoup plus technique. Le dénivelé est beaucoup plus agressif. Donc on n'est pas sur les petites côtes légères des Ardennes. On peut s'entraîner ici en Belgique, hein, je veux dire il n'y a pas de... 25 000 façons de s'entraîner pour les côtes mais c'est bien d'aller voir un peu ailleurs.

(21:13) Amélie : Pour toi, une sortie longue, c'est quoi ?

(21:14) Isabelle : Une bonne vraie sortie longue, c'est minimum 40, oui. 40 km. 30-40.

(21:23) Amélie : Comment... pour quelqu'un qui ne court pas ou des petites distances comme moi, comment tu gères ça ? Est-ce que tu as des conseils sur la gestion de ton mental justement ?

(21:34) Isabelle : Alors, gestion du mental. J'ai pas mal de petits trucs parce que je me suis beaucoup intéressée à la question. Moi j'ai des facilités au niveau mental donc c'est un peu plus facile. Mais une des choses que je peux conseiller, c'est de ne pas se focaliser sur l'objectif, mais plutôt se focaliser sur qui on veut être pendant la course. Un truc que je donne et qui fonctionne très bien, c'est les trois mots. C'est de se dire : "Voilà, pour pouvoir atteindre tel objectif, quelle est la personne que je dois être ?" Et donc c'est par exemple : courageux, déterminé et si on veut atteindre une performance, champion par exemple. C'est toujours se répéter ces trois mots. Et donc dès qu'on a un moment où on se sent un peu down, où on est traversé par des pensées inutiles, c'est se dire "non non non, moi je suis Isabelle, championne, déterminée et courageuse".
En fait, en se refocalisant sur ces mots, on va un peu oublier, faire passer ces pensées inutiles et on va retourner dans la course. Et quand on termine aussi, même si on ne termine pas, le fait d'avoir travaillé sur son identité, on ne peut pas spécialement être déçu. Donc ça c'est un des conseils que je donnerais : c'est d'arrêter de se focaliser justement sur l'objectif. C'est plutôt de se re-concentrer sur soi.
La respiration aussi peut être intéressante. Quand on est dans des moments de doute, c'est se refocaliser sur sa respiration. Et les pensées, elles disparaissent en fait. Et ça j'applique beaucoup aujourd'hui.
J'ai fait il y a deux ans le Legends Trail, donc c'est une course de presque 300 km en Belgique, au mois de février. Super températures, c'est quasi autonomie complète. Donc il y a des checkpoints où on peut manger, mais on ne peut pas dormir sur place. On ne peut pas être ravitaillé par quelqu'un, on ne peut même pas parler à quelqu'un. Donc voilà, c'est une vraie course mentale. En effet, il ne fait pas beau, mois de février, c'est un mois où il fait très pluvieux, il fait hyper froid. Surtout que parfois on est obligé de passer dans des rivières.

(24:02) Amélie : Ça me met bien à rude épreuve !

(24:04) Isabelle : Ah oui non non, c'était vraiment la mauvaise surprise. Parce qu'il n'y a pas de balisage non plus, donc quand on voit que la trace sur la montre arrive sur un point d'eau qu'il faut traverser, c'est pas très gai.
Et là, je me souviens que ces trois mots m'ont beaucoup aidée, m'ont vraiment aidée. Surtout que j'ai fait ça avec une copine, donc on n'a pas beaucoup dormi. Et quand on avait des coups de pompe, c'est se répéter ces mots. Et alors on reprend une certaine énergie. Et ça marche vraiment bien. C'est un truc que je donne à beaucoup de personnes et à chaque fois j'ai des retours positifs en me disant : "Ouah, ces trois mots ça marche. À ce moment-là, j'avais un doute, je me suis dit 'non non, je suis comme ça, comme ça, comme ça'."
Et en fait, ce qu'on dit souvent, c'est que à force de penser qu'on est quelqu'un, on devient cette personne. Et donc si on est quelqu'un qui n'est pas vraiment courageux, à force de dire qu'on l'est, on finit par le devenir. Donc voilà, ça c'est un truc que je donnerais.
Après aussi être préparé pour avoir confiance en soi. C'est hyper important. Atteindre un objectif, c'est prendre du plaisir et c'est avoir confiance en soi. Si on part en se disant qu'on n'est pas légitime à terminer la course, on ne va pas la terminer parce que déjà là, on est convaincu qu'on ne le fera pas. Donc c'est se dire qu'on va terminer la course parce qu'on va être comme ça, comme ça, comme ça. Donc ça c'est hyper important.
Et donc c'est de ne pas non plus se donner des objectifs démesurés. Typiquement si vous faites un trail de 50 km, faut pas aller vous inscrire sur un trail de 200 dans 5 mois. Je veux dire, il y a beaucoup de choses qui doivent... il y a beaucoup d'apprentissage. Il faut laisser le temps aussi au corps à s'habituer à la distance. Il n'y a pas que la course à pied, il y a aussi tout ce qui est renforcement musculaire, il y a aussi tout ce qui est nutrition. C'est un sport où la récupération est hyper importante parce que c'est un sport qui ne fait pas du bien au corps aussi. Et donc si on veut rester longtemps dans la discipline, il n'y a pas que courir, il n'y a pas que mettre un pied devant l'autre. Il faut analyser tout. Il faut aussi gérer son stress au quotidien parce que le stress, ça peut aussi venir influencer négativement une course. Ça prend de l'énergie, oui, tout à fait. Donc il y a beaucoup de choses sur lesquelles on doit travailler avant de perdurer ou en tout cas pour pouvoir être performant ou terminer une course. Ne pas arriver là avec des chaussures... ne pas faire comme moi il y a... même si ça a fonctionné et que ça m'a révélé quelque chose, mais c'est vrai que l'ultra-trail c'est vraiment pas bon pour le corps. Si vous faites une prise de sang après un ultra, les indicateurs ne sont pas verts du tout. Donc il faut prendre un peu soin de son corps après un ultra.
Et il faut aussi donner du temps au mental à se remettre et faire de temps en temps un peu autre chose. Et je dis tout ça, mais c'est pas évident. Parce que de nouveau, on est entouré de... on est sur Strava, on voit les courses des autres, on voit qu'on a fait que 5 km, on a l'impression que tout le monde l'a vu et c'est... on culpabilise énormément.
Moi cette année-ci, j'ai beaucoup moins couru parce que j'ai ouvert mon studio. Et j'avais aussi d'autres choses. Eh bien j'avais du mal à valoriser toutes les choses que j'avais mis en place et qui m'ont pris énormément de temps et des choses pour lesquelles je dois vraiment être très fière. C'est un peu un ultra aussi. Parce que j'allais pas courir. Et ça c'est très dur et c'est très dangereux. Parce qu'en fait, je valorise ma personne en fonction de ce que je fais et en fonction de si je cours plus, c'est comme si je disparaissais. Alors que je reste Isabelle avec toutes mes qualités, avec tout ce que j'ai fait. Et ça c'est un des conseils que je donnerais : c'est d'arrêter de se focaliser justement sur l'objectif. C'est plutôt de se re-concentrer sur soi.
La respiration aussi peut être intéressante. Quand on a des moments de doute, c'est se refocaliser sur sa respiration et les pensées, elles disparaissent en fait. C'est... et ça j'applique beaucoup aujourd'hui.

(28:29) Amélie : Quelles sont les leçons vraiment que tu pourrais en tirer ? Qu'est-ce qui vraiment t'a changée ? Ou comment tu es parvenue à développer cette résilience, cette persévérance ?

(28:54) Isabelle : C'est de se dire : "Ça reste une course." Enfin, si demain je termine pas mon ultra, il n'y a rien qui va changer dans ma vie. Et c'est aussi se dire, ça j'ai appris, c'est que quand quelque chose de négatif arrive, c'est qu'il y a une raison. Donc je crois fort au destin et je le vois dans ma vie de tous les jours en fait. Les événements négatifs, comme typiquement ne pas atteindre son objectif, vont faire qu'il y a des choses positives qui vont arriver. Donc il n'y a jamais rien de positif et négatif. C'est pour ça que je dis : il faut pas se focaliser sur l'objectif. Il faut vraiment se focaliser sur ce qu'on a développé pendant la course. À chaque course, on apprend des choses, un peu comme dans la vie en fait. Et donc il faut essayer de retirer ce qu'on a vu de positif et négatif et le mettre sur la course suivante. Donc chaque course est une leçon.
Donc ça je dirais que c'est les choses les plus importantes : c'est de prendre du recul par rapport à l'objectif. Ça reste que du trail, ça reste que de la course à pied. On fait ça normalement d'abord pour le plaisir, pas pour épater la galerie.
Et il faut essayer aussi de voir le trail un peu comme... Le trail c'est pas que le sport, c'est la découverte des endroits, les paysages, c'est rencontrer des gens. Parce que les traileurs, la plupart, c'est des gens qui ont des valeurs assez similaires à mes valeurs déjà. Les gens en général qui font du trail, c'est pour des valeurs assez communes : c'est la découverte de la nature, c'est un sport qui est quand même assez solidaire dans le sens où il y a moins de compétition que sur un marathon. On s'entraide énormément sur un trail. On fait toujours la course avec quelqu'un sur un trail. Il y a vraiment une solidarité. Si quelqu'un est un peu dans le dur, à un moment on dit "Allez viens, suis-moi" ou parfois il y a quelqu'un qui va dire "Tiens, est-ce que je peux t'accompagner parce que là j'en peux plus ?" Et évidemment on va dire oui. Donc il y a beaucoup d'entraide. C'est le plus beau sport du monde, oui.

(31:02) Amélie : Moi je suis toujours épatée quand je fais une course et que j'ai l'impression qu'en fait ton mental justement est à nu. Je me souviens une fois j'étais à un premier marathon à Namur dans une énorme ligne droite qui n'en finissait plus et il s'est mis à pleuvoir. Mon mental était au bout du gouffre, ça n'allait pas. Et j'ai l'impression qu'en fait tu es beaucoup plus sensible donc tout t'affecte. Mais en positif aussi. Un sourire, un encouragement, une personne qui te porte... J'ai l'impression qu'elle te porte pendant 5 km quoi.

(31:37) Isabelle : Ah oui mais non, les émotions sont décuplées sur un ultra. Et donc oui, on peut subir des émotions négatives, mais ce qui est chouette, c'est que on va valoriser tout ce qui est positif par 10. On va le multiplier par 10. Sur l'ultra typiquement, on passe des nuits. L'avantage c'est qu'on voit des couchers de soleil, on voit des levers de soleil. Ben un lever de soleil, on peut faire... ça peut faire pleurer. Les mots des bénévoles, ça prend une valeur qui est énorme.
Moi je me souviens, j'étais sur l'Infernal Trail des Vosges, sur la très très longue distance, donc c'était 200 km. Et moi mon problème, c'est l'alimentation sur les trails. Donc à un moment, le problème de beaucoup de traileurs, c'est qu'on a du mal à manger tout ce qui est sec parce que la gorge est irritée, etc. Et donc j'arrive sur ce ravito et je fais une mini sieste de 5 minutes. Donc j'avais la tête sous les bras. Et donc il y a une petite dame qui me voit et qui... enfin une bénévole, et elle vient et elle me dit : "Vous voulez pas un petit café ?" Moi je ne bois jamais de café sur des trails puis je me dis "Bah, peut-être que ça va marcher". Donc je dis oui, pourquoi pas. Donc elle revient et elle m'avait amené des petits morceaux de chocolat. Et je dis : "Écoutez, je pourrai pas le manger même si j'adore le chocolat." Je dis "Mais là la gorge ne veut pas." Donc voilà, oui il aurait fallu quelque chose un peu plus tendre. Et elle m'a regardée, elle m'a dit : "J'ai ce qu'il vous faut." Et donc elle est revenue avec un clafoutis aux prunes qu'elle avait fait pour elle et ses collègues bénévoles. Et donc j'ai eu droit à un gros morceau de son clafoutis. Et bien il était très bon. Et ça c'est des souvenirs qui sont... qui sont incroyables.
Je me souviens aussi, c'était la CCC, c'était sur la CCC. En fait l'UTMB avait donné l'occasion aux familles ou à n'importe qui de pouvoir faire un film. Et donc pendant, sur les ravitos, ils passaient les films. Bon, il fallait avoir de la chance pour tomber sur les personnes qui avaient fait un film pour nous. Mais je trouvais que l'idée était sympa. Mais j'étais en train de me ravitailler et donc je regardais ces films passer. Et puis il y a une jeune fille qui était à côté de moi et c'est sa famille qui est passée. Ah, j'étais aussi en larmes qu'elle quoi. Je l'ai regardée pleurer, tout le monde qui pleurait. Donc oui, non, les émotions sont très très fortes. Et on est aussi beaucoup plus sensible à la nature en général. Donc c'est ouais, non, c'est se mettre dans un état un peu limite de transe pour se pousser à l'extrême et se retrouver.

(34:42) Amélie : Je ne sais pas...

(34:43) Isabelle : Ben c'est ce que je disais tout à l'heure en parlant de méditation. C'est un peu se re-concentrer sur soi. On ne le fait plus dans la vie de tous les jours, c'est très compliqué de venir se recentrer sur soi. Donc on peut le faire en faisant de la méditation, de la respiration, etc. Mais on peut le faire aussi en faisant des ultras. C'est plus facile de faire de la respiration dans son salon hein !

(35:01) Amélie : Moi j'ai quand même, à mon niveau, je me suis dit "Waouh, quand j'ai fait les 48, j'ai pleuré". Et je me vois pas passer les 50 suivants, tu vois. Enfin je me dis certainement en se préparant, tout est faisable si tu te prépares, si tu t'entraînes, etc. Mais j'ai l'impression qu'il y a tellement des paliers.

(35:23) Isabelle : Là tu te mets des barrières limitantes. Ah voilà. C'est pas bien. Non ben la question c'est pourquoi tu n'y arriverais pas ? C'est quoi la différence entre 48 et 50 ? C'est 2 km à pied.

(35:40) Amélie : Non mais tu vois ce que je veux dire, j'ai l'impression qu'il y a des, enfin comme au niveau tu vois, il y a les semis, il y a les marathons et puis après je me dis waouh, c'est encore une autre catégorie où tu as l'impression qu'il faut tellement avaler des kilomètres.

(35:52) Isabelle : Ben les entraînements vont être différents. C'est surtout ça. Mais c'est... tu peux le faire. Tout le monde peut le faire. Mais il faut aimer. Il faut aimer. Premièrement il faut prendre du plaisir. S'il n'y a pas de plaisir... Si on n'a pas ça dans ses valeurs aussi... j'ai oublié d'en parler mais c'est important d'avoir le trail dans ses valeurs.

(36:11) Amélie : Tu veux dire quoi ?

(36:13) Isabelle : Pas le dépassement du tout, c'est ce qui nous fait vibrer. Donc ça c'est les valeurs de vie. Et typiquement si on est quelqu'un dont les valeurs c'est la famille, le travail et je sais pas moi, une troisième valeur... je sais pas moi, les formations... Si demain il doit se mettre à un challenge comme un marathon, il va avoir beaucoup de mal à s'entraîner. Parce qu'il va toujours devoir faire des choix entre passer des moments avec sa famille, rester plus tard pour un boulot qui le passionne et peut-être faire je sais pas moi, s'il est en train de faire un MBA parce qu'il est passionné par ça... Il pourra jamais s'entraîner. C'est hyper important que si on doit faire vraiment la liste de ce qui nous passionne et ce qui nous fait vivre, que le trail soit dans les trois premiers... dans le top 3. Si c'est pas dans le top 3, ça va jamais marcher. Parce qu'on va se forcer et dès qu'on se force, on n'est pas du tout dans la motivation. On est dans "je dois me forcer". Et là ça peut pas marcher. Ça c'est très compliqué de s'entraîner quand on n'a pas envie, quand c'est pas un truc qui nous fait vibrer. Donc ça c'est la première chose, il faut que ce soit quelque chose qu'on a envie de faire, qui nous donne beaucoup de plaisir. Et puis il faut qu'on ait confiance. Et donc justement, c'est ce que je disais tout à l'heure, il faut pas gravir les échelons trop trop vite. C'est se dire "ben voilà, je suis capable de... je sais que je peux le faire mais je vais commencer par un 50 et puis si ça marche, ben dans 6 mois je m'entraîne pour un 70" en sachant que le 50 est une base d'entraînement déjà. Donc chaque trail aide au trail suivant. Et au final on se construit une bonne base. Et puis on peut aussi se faire aider. Je veux dire, il y a des coachs qui peuvent nous aider à pas exagérer ou qui peuvent nous donner confiance en disant "mais t'es capable", qui peuvent nous rassurer par rapport à l'avancement du projet, parce que c'est un projet un ultra. Donc voilà, il faut avoir confiance. Et donc pour avoir confiance, on peut se faire aider. Et puis travailler un peu sur ses pensées inutiles, sur ses barrières limitantes. Et si le plaisir est là, il y a aucune raison que ça ne se fasse pas bien.

(38:35) Amélie : Isabelle, merci beaucoup. Est-ce qu'il y a encore des conseils ou des choses dont tu aimerais parler ?

(38:43) Isabelle : Allez-y. Faites-en un et voilà, il faut tester hein. Il y a des petits trails, maintenant il y a des trails tous les week-ends. Voilà, il y a toujours moyen de faire la fête en Belgique, ce qui est bien c'est que il y a le trail et il y a l'après-trail. Et puis c'est un bon moyen de découvrir la nature, il y a des très très chouettes coins en Belgique et donc on n'est pas obligé d'aller loin pour faire du trail. Et voilà quoi. Donc et il n'y a pas... ce qui est bien avec le trail, c'est qu'il n'y a pas d'objectif de temps. Parce que il y a tellement de choses qui peuvent venir influencer la course comme la météo ou le sol ou que sais-je. Voilà, il faut y aller en étant en mode découverte et en mode plaisir et ça se passera toujours bien. Voilà.

(39:34) Amélie : Ben un grand merci.

(39:35) Isabelle : Merci aussi.

(39:36) Amélie : Et j'espère à très bientôt Isabelle.

(39:37) Isabelle : Mais merci beaucoup.