Épisode #9
Et si la sobriété devenait notre plus grand levier stratégique ?
Avec Frédéric John

Avec Frédéric John

Et si “décarboner sa boîte” devenait une boussole stratégique ?
Quand j’ai invité Frédéric John sur le podcast WIP Club, je pensais qu’on allait parler business. Modèles, croissance, stratégie.
Mais très vite, la conversation a pris un virage.
On a parlé de sens. De cohérence. De choix inconfortables mais nécessaires. De la manière dont Frédéric accompagne aujourd’hui les entreprises à devenir sobres sans injonction, sans culpabilisation, mais avec lucidité.
Ce n’est pas un épisode qui donne des leçons. C’est un épisode qui questionne : Peut-on continuer à faire du business comme avant… tout en prétendant vouloir changer le monde ?
Frédéric partage son parcours, ses déclics, et les résistances qu’il observe chez les dirigeants face à la transformation.
C’est une conversation qui bouscule, mais qui ouvre aussi des perspectives nouvelles.
🎧 Si vous êtes entrepreneur·e, CEO, en transition ou simplement en réflexion… cet épisode est pour vous !
🔗 LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/fredericjohn/
🔗 Société : https://d-carbonize.eu/fr/

(00:36) Amélie : Aujourd'hui, je suis en compagnie de Frédéric de D-Carbonize. Frédéric, bonjour.
(00:39) Frédéric : Bonjour.
(00:40) Amélie : Merci d'être là. Je voyais souvent D-Carbonize un peu partout sur les réseaux, et puis c'est en discutant avec Kevin de Semactic, qui m'a dit : "Tu dois les contacter, ils sont trop chouettes", que je me suis lancée. Tu as accepté de venir, donc merci. On ne se connaît pas encore, alors avant de rentrer dans le vif du sujet, je te propose de te présenter.
(01:01) Frédéric : Avec grand plaisir. Je suis Frédéric, le co-fondateur de D-Carbonize. Nous avons créé cette société il y a maintenant quatre ans, et nous sommes basés ici à Bruxelles.
(01:13) Amélie : Et D-Carbonize, c'est quoi ?
(01:15) Frédéric : Chez D-Carbonize, nous voulons amener nos clients vers l'intelligence carbone. C'est-à-dire pouvoir mesurer leur impact environnemental, le réduire et optimiser leurs opérations à travers toutes les données collectées dans le cadre d'un bilan carbone. Nous faisons cela aujourd'hui avec un logiciel que nous développons en interne, ainsi qu'une équipe de consultants experts carbone et ESG pour accompagner les clients du début jusqu'à la fin du processus.
(01:43) Amélie : C'est un SaaS ?
(01:44) Frédéric : Oui, c'est un SaaS avec du service autour pour pouvoir offrir une expérience tout-en-un.
(01:49) Amélie : Comme Semactic, comme Jobulm, je pense que c'est la nouvelle tendance. C'est marrant parce qu'il y a deux ans, j'avais l'impression qu'il ne fallait absolument plus faire de service quand tu faisais du SaaS, et maintenant on voit un retour du service qui accompagne vraiment le client.
(02:06) Frédéric : Oui, je pense que l'intelligence artificielle redéfinit un peu les besoins des entreprises et la façon dont on peut valoriser des entreprises SaaS. Tu as tout à fait raison, il y a quelques années, seul le revenu récurrent comptait pour les investisseurs. Aujourd'hui, avec l'IA, on se rend compte que les lignes de code perdent un peu de valeur parce qu'elles peuvent être écrites par une machine. Donc, comment garder de la valeur pour une entreprise qui crée des lignes de code ? C'est avec du cerveau humain et donc probablement un peu de consulting.
(02:38) Amélie : Et toi personnellement ? Je te laisse te présenter.
(02:42) Frédéric : Bien sûr. J'ai un background d'ingénieur commercial. J'ai étudié ça en Belgique, à l'Université de Mons. Je suis resté dans ma petite zone de confort au début, ça m'allait très bien et ça me correspondait bien à l'époque. Je pense avoir beaucoup évolué sur ces dix dernières années. À la sortie de l'école, je suis parti chez Deloitte. Début extrêmement classique : consultant financier, un peu d'audit. Je pense que c'est une excellente école pour apprendre les meilleures pratiques professionnelles quand on se destine à être consultant.
Sauf que l'ambition a commencé à grandir. Quand on est junior dans une grosse corporate et qu'on voit le millefeuille à travers lequel il faut passer pour arriver tout en haut, on se dit que ça va prendre des années.
Je fais aussi partie de cette génération très sensible à l'environnement. On est nés dans un contexte climato-anxieux. Ça fait depuis que je suis tout petit que j'entends parler des rapports du GIEC, du changement climatique, et je le vis dans mon quotidien. Assez rapidement, je me suis retrouvé avec une volonté de donner un sens à ma carrière, surtout qu'elle est longue.
J'ai cherché des solutions pour booster ma carrière et m'orienter vers la durabilité, tout en ayant une expérience à l'étranger. J'en suis arrivé à la conclusion qu'un MBA serait la meilleure option. À l'époque, je voulais vivre à Londres. J'ai eu la chance d'être accepté à l'Imperial College, qui était l'une des seules business schools au monde offrant un programme customisé sur la durabilité. C'était parfait.
J'ai passé un an là-bas et ça a été une expérience transformatrice. Dans un MBA, on est en contact avec le monde entier : 40 à 50 nationalités, autant de profils différents. On apprend de façon exponentielle.
J'ai eu la chance de rester à Londres après ce programme pour travailler dans la durabilité en tant que consultant dans la mobilité durable. Là aussi, j'ai beaucoup appris car je me suis retrouvé dans une structure entrepreneuriale sans être entrepreneur. C'était un cabinet de conseil "boutique", on était très peu. Ça donnait ce côté très entrepreneur : devoir aller chercher les contrats soi-même, créer les projets, faire tourner des équipes de freelances. Ça m'a beaucoup formé et donné l'appétit de créer mon entreprise un jour.
C'est ce qui est arrivé quelques années après. Avec le Brexit et le Covid, Londres s'est vidé. Je me suis retrouvé à travailler depuis mon salon. Avec ma compagne, on s'est dit qu'on rentrerait bien en Belgique, proche des nôtres. À la base, c'était juste un "pit stop". On pose nos valises, on attend que le Covid s'arrête et on repart.
En fait, quelques mois après, je rencontre mon associé actuel à travers un appel à entrepreneurs. Il était aussi dans la mobilité et voulait lancer un projet autour de la mobilité durable et de la réduction de CO2. Je me suis dit : "Ça c'est pour moi". Il avait l'air talentueux, je ne le connaissais pas, mais les choses ont été très vite.
(08:47) Amélie : C'était quoi ? Un événement ?
(08:50) Frédéric : C'était un appel à entrepreneurs du programme qui était géré à l'époque par lui-même pour chercher son co-fondateur. L'idée de base était assez simple : faire une plateforme pour aider les entreprises à réduire leur impact environnemental avec des options de mobilité et, de facto, réduire leurs coûts.
(09:38) Amélie : C'était quand ça ?
(09:39) Frédéric : C'était aux alentours de l'été 2021. Les choses ont été très vite. On a eu quelques premiers clients et projets. Très rapidement, on s'est rendu compte que les entreprises, la mobilité, c'est bien, mais il n'y a pas que ça. Il y a l'énergie, les achats, les déchets, la gestion des bâtiments. On a assez vite ouvert le scope et c'est là qu'on est tombés dans la comptabilité carbone. Le bilan carbone, c'était un peu nouveau, c'était la grosse vague. On s'est dit : "On va faire ça parce qu'on a identifié qu'il y a une fenêtre, une place à prendre pour être dans la compta carbone simple, mais rigoureuse, précise, détaillée et analytique." Cela mène non seulement à réduire les émissions de CO2, mais aussi à améliorer la rentabilité nette de l'entreprise en réduisant les coûts ou en trouvant de nouvelles opportunités.
(10:50) Amélie : Vous étiez deux à l'époque. Et vous vous êtes financés comment ?
(10:54) Frédéric : Au début, nous-mêmes. Et puis très rapidement, on a eu la chance d'avoir des entrepreneurs et investisseurs qui ont cru en nous et nous ont aidés à démarrer. Jusqu'à ce qu'on arrive à une levée de fonds en décembre 2022. On a levé 2 millions d'euros, ce qui a permis d'accélérer le développement de l'outil, recruter des consultants, se structurer et continuer à grandir.
Aujourd'hui, on est une vingtaine de personnes, on accompagne un peu plus de 200 à 300 clients un peu partout dans le monde. Notre marché principal reste la Belgique et les pays limitrophes, mais on est sur une thématique globale, donc il nous arrive très régulièrement, de manière opportuniste ou en suivant nos clients, d'avoir des contrats au Canada, à Singapour, au Japon, en Afrique. On voyage un peu à partir de notre bureau en Belgique.
(11:51) Amélie : Et votre client cible ? C'est la grosse boîte ?
(11:56) Frédéric : Le client idéal, là où on est le meilleur, ça va être l'entreprise industrielle, manufacturière, tout ce qui est construction et logistique, avec une taille entre une centaine de personnes jusqu'à quelques milliers. C'est vraiment la tranche dans laquelle on est le plus performant et pertinent parce que notre technologie et notre méthodologie d'accompagnement sont très bien adaptées à ce contexte-là. Nos clients ne cessent de nous le rappeler.
(12:31) Amélie : Votre équipe est organisée comment aujourd'hui ?
(12:34) Frédéric : On a plusieurs verticales. On a une équipe consultance, une équipe développement, une équipe support interne et une équipe de vente/développement d'affaires. Au niveau de l'association, on a chacun nos périmètres bien définis pour éviter des overlaps inefficaces. Moi, je suis plus sur tout ce qui est consultance et développement produit, et mon associé s'occupe de tout le reste : développement d'affaires et administration/support.
(13:08) Amélie : J'imagine que ça n'a pas été un développement linéaire. C'est quoi les grosses étapes dans le développement de D-Carbonize ?
(13:16) Frédéric : La première grosse étape, c'est de trouver le bon couple de fondateurs. Ensuite, il y a les premiers contrats. À ce niveau-là, moi qui revenais de Londres, mon réseau était très international, vraiment pas belge. A contrario, mon associé est très ancré dans le tissu belge et bruxellois, ce qui a permis d'aller chercher les premiers contrats et de mettre la première énergie dans la pompe.
(14:25) Amélie : Et vous avez pris combien d'années pour découvrir le client cible ?
(14:32) Frédéric : Au début, c'était tout type de société. Je pense que le client cible évolue. Notre client cible n'est plus le même qu'il y a un an ou deux parce que les lois ont changé, les règles ont changé. Je pense que ça évolue tout le temps. Maintenant, le Product Market Fit et le bon persona, à mon avis, ça a mis 3 ans.
(15:01) Amélie : Dans le développement, il y a eu des moments où tu t'es dit "non, j'arrête" ?
(15:07) Frédéric : Le "non j'arrête", non. Par contre, parfois oui, on se remet en question : "Est-ce qu'on est à la bonne place ? Est-ce qu'on fait les bons choix ?". Ce n'est pas un long fleuve tranquille. Mais vouloir abandonner, non. Aujourd'hui, il n'y a pas de raison. C'est dur, c'est intense, il y a du questionnement, mais il n'y a pas d'indicateurs qui laissent à penser qu'on devrait arrêter. Au contraire. Je pense qu'on a passé une période de tempête et qu'on commence à voir le soleil pointer le bout de son nez, on a envie d'attaquer.
(15:42) Amélie : C'est quoi ton drive ?
(15:44) Frédéric : Mon drive, c'est de revenir à ce qui m'a poussé à quitter la Belgique à la base : avoir un impact sur le changement climatique, sur la durabilité, pouvoir créer un monde meilleur. Ça paraît un peu simplet, naïf, mais moi ça me drive. Ça me permet de me lever le matin.
Et le côté entrepreneuriat : pouvoir construire une aventure. Je prends ça un peu comme un jeu, au sens positif du terme : on est là pour gagner, pas pour perdre. Et on gagne en équipe. On a nos collègues, nos partenaires, nos investisseurs. Tout cet écosystème fait qu'on est là pour gagner. Ce mix de gamification du travail et d'objectif sain de créer un monde meilleur rend le réveil plus facile le matin.
(16:44) Amélie : Vous êtes rentables aujourd'hui ?
(16:45) Frédéric : Pas loin. La notion de rentabilité est un peu subjective, mais oui, on est dans cette zone de rentabilité.
(16:53) Amélie : C'est quoi la prochaine étape ?
(17:02) Frédéric : On est très ambitieux. On a un plan assez clair pour 2026. On pense que 2026 va être une excellente année parce que le flou et les turbulences sont derrière nous. Avec l'Omnibus (cette proposition de simplification des règles en Europe), ça a impacté notre marché, mais maintenant tout ça commence à être derrière nous. On va pouvoir avancer de manière sereine avec beaucoup plus de visibilité.
La prochaine étape, c'est vraiment de pouvoir sortir d'un "ESG papier". On s'est rendu compte que ces dernières années, à force de mettre des réglementations, le côté positif c'est que ça a accéléré la conscientisation. Le côté négatif, c'est que beaucoup d'entreprises se sont retrouvées face à tellement de pression de reporting et de complexité qu'une fois arrivées au bout de l'exercice, il n'y avait plus d'énergie ni de ressources.
Aujourd'hui, on veut accompagner les entreprises pour sortir de cet ESG fait pour cocher des cases et s'orienter vers la création de valeur.
Je n'ai pas de problème à dire qu'un bilan carbone sert à réduire les émissions, mais il doit aussi être utilisé par d'autres départements (finance, opérations) en regardant les données d'entrée. Ce sont finalement une modélisation physique d'une entreprise (tonnes de matière achetées, transport, consommation d'énergie). On a une quantité phénoménale d'informations à très haute valeur ajoutée qui sont très peu regardées car compliquées à collecter. Nous, on veut remonter tout ça jusqu'aux plus hautes sphères des entreprises pour alimenter les prises de décision avec différents angles : financier, physique (données d'activité) et environnemental. On est convaincus qu'en regardant ce triangle, on a toutes les informations pour prendre les meilleures décisions pour optimiser l'entreprise.
(16:30) Amélie : Comment vous faites pour vous adapter constamment au marché, aux clients ?
(16:59) Frédéric : Je pense que la meilleure façon, c'est d'être avec ses clients ou prospects. Ne pas négliger d'être très proche d'eux pour comprendre le besoin, surtout sur un marché où il n'y a pas de précédent. La comptabilité carbone, ça fait 20 ans que ça existe, mais on en parle réellement depuis 4-5 ans. Il n'y a pas de précédent, donc c'est difficile d'anticiper l'avenir si ce n'est d'écouter les besoins, les frustrations et les joies pour coller au maximum à ce qui est pertinent.
(17:46) Amélie : Tu as des bouquins, des blogs ou des podcasts à conseiller ?
(17:50) Frédéric : J'ai lu et relu un bouquin qui s'appelle "Peut-on encore manger des bananes ?" de Mike Berners-Lee. J'adore cet auteur. Il passe en revue de façon extrêmement ludique l'empreinte environnementale de tout ce qui nous entoure et fait notre quotidien. Il met les choses en perspective d'une façon fantastique. J'encourage vraiment ceux qui sont intéressés par l'impact environnemental à jeter un œil à ce livre.
(18:23) Amélie : Est-ce qu'il y a une question que j'aurais dû te poser ?
(18:31) Frédéric : Je pense qu'on l'a abordé, mais dans la construction d'une entreprise, je vois deux points clés : la bonne équipe de fondateurs et le bon process pour trouver le bon market fit. L'histoire de la rencontre et de la construction du couple de fondateurs est clé. On a beau avoir le meilleur produit, in fine, les investisseurs au début investissent dans les gens, dans l'histoire, dans les compétences et l'énergie.
Et je pense aussi, petite parenthèse, qu'on sous-estime l'importance d'avoir une vie privée qui permet d'avoir une vie professionnelle intense comme entrepreneur. Si ma compagne écoute ce podcast, je la remercie.
(19:50) Amélie : Frédéric, c'était un plaisir de te rencontrer. Merci.
(19:52) Frédéric : Merci beaucoup pour l'invitation.
(19:53) Amélie : À très bientôt.