Épisode #11
CEO d’un hôpital en crise : transformer 4000 personnes sans perdre l’humain
avec Caroline Franckx (CHU Brugmann)

avec Caroline Franckx (CHU Brugmann)

CEO d’un hôpital en crise : transformer 4000 personnes sans perdre l’humain
Quand Caroline Franckx prend la direction du CHU Brugmann, le plus grand hôpital public de Bruxelles, le contexte est brutal.
Covid, équipes épuisées, finances dans le rouge, perte d’attractivité.
Bref : une organisation à bout de souffle.
Et pourtant, elle dit oui.
Dans cet épisode de WIP Club, Caroline raconte les coulisses très concrètes de la transformation d’un hôpital de 4000 collaborateurs : comment recréer de la confiance, remettre les équipes en mouvement et redonner de la fierté à toute une organisation.
On parle de leadership en période de crise, de décisions difficiles, de transparence sur les chiffres… mais aussi de culture d’équipe, d’attractivité et de transformation humaine.
Car derrière les plans stratégiques et les budgets, une chose est claire : rien ne change sans les équipes.
Au programme de cet épisode :
Une conversation honnête sur le pouvoir du collectif, de la culture et du courage managérial.
Bienvenue dans WIP Club,
le podcast des boîtes et des boss en construction.
🔗 LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/caroline-franckx-3828822/
🔗 Société : https://www.chu-brugmann.be/

Amélie Alleman : Aujourd'hui, je suis en compagnie de Caroline Franckx. Caroline, bonjour.
Caroline Franckx : Bonjour.
Amélie Alleman : Merci d'être là.
Caroline Franckx : Ben merci à toi de m'avoir invitée, merci beaucoup.
Amélie Alleman : Donc on ne se connaît pas encore, donc je suis vraiment ravie de faire ta connaissance. Et tout d'abord ben félicitations, parce que tu as gagné le Bold Woman Award il y a deux jours si je ne me trompe.
Caroline Franckx : Ouais, une très belle nouvelle cette semaine et une très très grande reconnaissance, donc j'en suis très très fière, ouais.
Amélie Alleman : Et en plus, du secteur public.
Caroline Franckx : Ouais, tout à fait. C'était l'honneur, en tout cas, l'occasion de mettre le service public au devant de la scène, et je crois que c'est très important aussi pour ce secteur-là, qu'il soit un peu plus connu.
Amélie Alleman : Clairement, donc félicitations. Ben avant de rentrer dans le vif du sujet, je te propose de te présenter.
Caroline Franckx : Oui. Donc je m'appelle Caroline. Euh, je suis la directrice générale de Brugmann, mais je suis aussi une maman, euh de deux filles. Et j'ai rejoint le CHU Brugmann il y a 5 ans maintenant. Avant ça, j'avais fait la moitié de mon parcours professionnel dans le secteur hospitalier, et puis les autres 10 premières années dans le secteur de la consultance, où j'ai fait des missions dans diverses industries. Mais je suis vraiment arrivée dans le secteur des soins de l'hospitalier par hasard. Mais il y a eu une vraie love story qui s'est installée, euh et qui s'est renforcée aussi avec l'importance de la chose publique, si je puis dire, et la mission publique qu'on y euh... à laquelle on travaille tous les jours.
Amélie Alleman : C'est le plus grand hôpital de Bruxelles ?
Caroline Franckx : C'est le plus grand hôpital public. D'accord.
Amélie Alleman : Euh, et quand tu le rejoins en 2021, ben c'était quand même une situation un peu de crise. Si je ne me trompe ?
Caroline Franckx : Ouais, donc on est effectivement, si on regarde un petit peu en arrière, on était en pleine troisième vague du covid. Donc dans un système de gestion de crise, avec un système de pilotage un peu différent que la gestion euh quotidienne. Avec beaucoup de difficultés, une grande fatigue des équipes. Et en même temps, cet hôpital ne va pas bien. Il est un peu à bout de souffle, euh il y a une manque d'attractivité, il y a une manque de confiance, euh les finances ne sont pas bonnes. Et donc c'est vrai que j'arrive un peu avec ce double challenge, à la fois passer à travers de cette gestion de crise et en même temps relancer les moteurs à toute vitesse et de se remettre sur les rails le plus vite possible.
Amélie Alleman : Et euh, pourquoi vous avez dit oui ?
Caroline Franckx : J'aime bien les challenges, d'accord. Et je crois, j'avais une position de directeur stratégie et transformation juste avant. Et je me rendais vraiment compte que ce qui m'animait, c'était aussi de pouvoir y remettre mon footprint, ou en tout cas ma patte, euh dans les décisions, dans les orientations stratégiques. Et quand euh, j'ai eu cette opportunité qui s'est mise sur mon chemin, je me suis dit 'Mais pourquoi pas ?'. Et j'ai estimé que j'avais euh, assez d'expertise et d'expérience qui me permettaient de faire face aux différents euh... aux différents sujets que j'allais devoir traiter et gérer. Dans mon trajet de consultance, j'ai fait énormément de missions dans le secteur hospitalier, mais dans l'informatique, dans la finance, dans la pharmacie, dans la gestion logistique. Donc je ne suis pas soignante de formation, mais euh j'ai pu voir sur le terrain comment les choses fonctionnaient, avec toujours une logique d'optimisation, d'amélioration. Euh, j'avais eu une fonction d'adjoint à la direction médicale avant, donc je connaissais aussi comment fonctionnait le cœur business médical de l'intérieur. Et puis j'étais passée dans une fonction de direction pure et dure. Donc j'avais pu euh, découvrir cette différente casquette, différents, les différents secteurs qui m'outillaient pour me trouver crédible et compétente pour aller prendre un poste de direction générale.
Amélie Alleman : Ouais parce que la situation l'est... enfin je pense que les gens étaient un peu épuisés, euh, les comptes étaient peut-être pas spécialement euh au vert. Donc c'était quand même une période un peu compliquée pour prendre ce rôle.
Caroline Franckx : Ouais, les équipes très fatiguées. Ça c'est certain. Donc une des premières choses qu'on a mise en place, c'est re... redonner de la bonne attention aux collaborateurs. Il faut se rappeler en covid, pas d'événement, on limitait les gens dans les salles. Euh, et une des premières décisions, j'arrive en juin, en septembre on relance ce qu'on a... enfin, on lance, on crée ce qu'on a appelé les barbecues du personnel. Euh, mais par contre on va le faire différemment, on va le faire à l'extérieur. Et puis il n'y aura pas de traiteur qui va faire tout ça, ce sera le comité de direction qui servira les collègues au buffet. Pour aussi, dans un... dans un signal de remerciement euh aux équipes. Mais aussi en question budgétaire, en soyons très euh très transparents. Et donc cette attention sur le collaborateur, j'ai vraiment voulu la remettre dès le début, euh parce que sans eux, en fait, on ne peut rien faire bouger, et ils en avaient vraiment besoin. Et ça reste aujourd'hui un ingrédient majeur, chaque année quand on fait les budgets, les... les journées du collaborateur, les séances des vœux, les barbecues, les fêtes du personnel, pour moi ça doit avoir une enveloppe qui qui doit rester euh nécessaire parce que les gens en ont besoin. Et c'est vraiment le retour que j'ai des collègues, c'est merci pour ça, merci de garder ces moments, puis les gens se recroisent, les gens échangent. Euh, donc ça donne aussi une dynamique interne très positive.
Amélie Alleman : Vous avez fait en fait une cinquantaine d'interviews euh...
Caroline Franckx : Hmm hmm.
Amélie Alleman : Avant de prendre le rôle. Euh, qu'est-ce qui vous a marqué dans... dans toutes ces conversations en fait ?
Caroline Franckx : Alors, déjà je l'ai fait parce que ça me permettait d'arriver euh, avant le jour J où je rentrais en fonction, euh, je connaissais pas cet hôpital, je connaissais pas les... les gens qui y travaillaient. Donc déjà on apprivoise les lieux, et puis on a un off, euh, on rencontre plein de gens. Donc ici j'avais fait euh, une cinquantaine d'entretiens, c'était les collègues du comité de direction, c'était les syndicats, c'était les infirmiers en chef, les chefs de services médicaux, les certains managers. Donc euh, oui ça me permettait déjà en premier lieu quand je les rencontre, on fait connaissance, et puis très vite, les gens vous font remonter les sujets brûlants. Donc quand je suis arrivée euh, ça a duré plus ou moins un mois pour faire tout ça, le 1er juin, ben je connaissais les 10 dossiers clés qui allaient m'attendre coûte que coûte euh à la rentrée. Donc j'y... on a déjà un peu une longueur d'avance avant d'arriver. Et puis, ce qui m'a surtout épaté, et euh ça reste quelque chose de très marquant, c'est les gens euh... la spontanéité que les gens s'adressaient à moi, mais surtout ils, ils m'ont toutes et tous dit : 'Je suis Brugmannien depuis 2 ans, depuis 15 ans, depuis 20 ans'. Et que ce soit des néerlandophones ou des francophones, ils disaient 'Brugmannien'. Et je suis sortie de ces entretiens en me disant, il y a une culture en fait ici, il y a quelque chose de présent qui est super fort, que je n'avais jamais vu dans les autres hôpitaux de la même manière. Mais c'était comme ça, un petit peu enfoui, il fallait aller gratter et... et raviver ça. Et donc ça c'est la... les premières idées autour de ce concept de 'Brugmannien', et puis on est arrivé en, rapidement en 2022, année de préparation d'une année suivante qui allait être extraordinaire, c'était l'année de notre centenaire, hein, vu que l'hôpital a été créé en 1923. Et là, avec l'aide euh, de... de toute l'équipe de communication, on a décidé d'aller recréer la marque Brugmann et de créer la marque des Brugmanniens, et de jouer autour des 100 ans d'engagement, de tous ces talents. Et donc ça c'est vraiment euh, ces entretiens, si je n'aurais pas mené ces entretiens, j'aurais probablement, probablement moins ressenti euh cette culture qui était là, autour du concept de Brugmannien. Et donc ce sentiment d'appartenance fort qui était déjà là.
Amélie Alleman : C'est là que vous avez compris que c'était pas simplement euh, redresser la boîte, mais euh, une vraie transformation euh humaine qui allait s'opérer ?
Caroline Franckx : Ouais, alors évidemment, au premier... en début, on voit les chiffres. Et quand je suis arrivée, les chiffres étaient pires que quand j'avais préparé mes interviews, euh, donc c'était un peu le choc. Mais en même temps, je me suis dit, soit je pars en courant, soit j'y vais, et j'y vais à fond. Voilà, j'ai pris la deuxième option et j'en suis très contente. Euh, mais oui, effectivement, on ne peut pas changer euh les fonctionnements ou juste les chiffres de performance si on n'a pas les équipes qui ont envie d'y aller avec vous, parce que je peux rien faire toute seule. Euh, donc il y a eu un... il y a eu, je pense deux aspects que j'ai beaucoup travaillés, c'est la transparence. C'était pas évident d'arriver devant les cadres et de dire 'L'état des lieux des chiffres'. Ça n'avait plus été fait depuis longtemps, parce qu'il y avait le covid, donc on avait pas mis euh le reporting en premier lieu, ce qui était normal. Mais du coup, il y a eu un vrai... un vrai déclin dans les chiffres, et quand j'ai dû leur expliquer ça la première fois, ben c'était un peu un... un contrecoup très violent pour les équipes. Et donc, de leur dire, 'Non, il faut revoir nos copies, on doit revoir nos budgets, il faut faire ça autrement'. Ça, c'était la première chose, donc cette transparence, oser dire les choses même si elles sont difficiles. Mais du coup ça a aussi créé un certain sentiment d'urgence. Et donc les gens se sont réveillés, toute communauté confondue, tous métiers confondus. Et j'ai vraiment senti un accompagnement, parce qu'il y a une telle fierté et un tel sentiment d'appartenance que tout le monde voulait que cet hôpital euh, persiste, continue à exister, et puisse faire sa mission sociale. Donc euh, il y avait vraiment ces deux aspects-là, mais je crois que l'humain, et comme moi j'y accorde tellement d'importance, mais je pense que naturellement euh, ça s'est mis comme une priorité sur moi, pour pouvoir mener les projets à bien.
Amélie Alleman : Parce que vous arrivez dans une période difficile, euh les comptes sont au rouge, les gens fatigués, faut tout retransformer. Tu... t'as fait comment ? Enfin, quel a été le projet en fait, est-ce que tu peux nous expliquer vraiment quelle transformation t'as... t'as opérée euh à quel niveau ?
Caroline Franckx : Ouais, alors j'ai dû faire en plusieurs phases, et euh, et en y regardant euh quand on a clôturé les 5 ans là, au conseil d'administration, j'ai ça m'a permis de me replonger sur les différentes étapes franchies. Donc je suis arrivée, et en fait on m'avait demandé, au bout de mon premier mois, de faire un... un plan de travail. Euh, donc euh, voilà, arrivée 1er juin, 21 juin devant le conseil d'administration, justement, c'est pour ça aussi que j'avais fait ces entretiens préalables. Et donc j'arrive avec un plan très terre à terre, trois axes de travail clés, à 18 mois. Euh, c'est très compliqué quand on arrive dans une organisation aussi complexe avec 4000 travailleurs, de refaire un plan stratégique à 5 ans, en 3 semaines. Euh, on peut jeter des premiers jalons, mais on peut pas être dans le détail ou en tout cas dans la justesse euh des axes de travail. Donc j'ai dit, on va d'abord travailler à 18 mois. Et il y avait vraiment trois axes de travail, il y avait l'humain au centre. Enfin, c'était le... c'était donc le travail sur le collaborateur, le sens, l'envie de travailler. Il y avait euh toute l'accessibilité, on avait des problèmes plus logistiques et plus de communication, on a tous veillé là. Et puis il y avait l'offre médicale. On avait euh les médecins étaient essoufflés, l'offre médicale était dans le déclin, et donc il fallait relancer, rebooster cette activité. Donc très rapidement on a travaillé autour de ça, donc il y avait déjà le plan qui était sur la table et validé par euh mon conseil d'administration. Ensuite, euh l'idée c'était de consolider tout ce qui se faisait. Donc je me suis très vite rendu compte qu'il y avait plein d'initiatives dans différents départements, mais ça fonctionnait en silos, c'est pas consolidé, c'est pas euh structuré, organisé. Et donc une des premières choses c'est on a mis en place un service transformation, où en fait j'ai rassemblé dans une seule et même équipe des personnes qui travaillaient sur des projets, qui travaillaient sur la qualité, sur l'innovation, pour qu'il y ait quelque chose de plus structuré et structurant, et de pouvoir fixer des priorités, et aussi les budgets qui allaient avec. On faisait trop de choses dispersées, ça voulait pas dire que c'était pas qualitatif, mais en termes de pilotage c'était très compliqué. Ça, ça a été vraiment une première initiative. Et puis la... la suivante, ben c'est la création, en tout cas la... la professionnalisation du service de communication, tant en interne qu'externe. Euh, parce que c'est un support clé pour pouvoir porter les messages de transformation, de dynamisation, de faire connaître. Et comme il y avait ce côté un peu essoufflé, ils avaient besoin de reconnaissance comme jamais, donc la première, les deux premières années, on a fait euh des campagnes de sensibilisation aux métiers. Donc tous les vendredis, il y avait un dépôt sur les réseaux qui sortait sur un métier, les gens osaient se faire prendre en photo, se mettre en avant. Et ça, ça a eu vraiment un impact de ben voilà, on existe, on prend soin de nous. Euh, et puis il y a eu aussi aussi des visites de terrain. Donc j'avais des équipes de direction très éloignées du terrain, avec euh pas forcément toujours de prise de conscience des difficultés. Et donc tous les vendredis matins on était, j'étais chaque fois accompagnée d'un ou deux euh, collègues de la direction, et on allait voir une équipe, et on discutait euh, comme ça de manière non euh, préparée en off, mais en disant comment vous vous sentez, qu'est-ce qui va, qu'est-ce qui va pas. Et il y avait beaucoup de choses qui ressortaient de ces entretiens, comme de dire du coup, dans le comité de direction la semaine suivante, ben, on pouvait en parler, ou quand il y avait un sujet qui venait à bord, ben, n'oubliez pas le feedback qu'on a eu dans tel ou tel cas, pour essayer de prendre de meilleures, ou en tout cas des décisions plus ajustées à la réalité euh de ce que vivaient les équipes.
Amélie Alleman : Et euh, la communication, tu as vraiment vu en fait un avant-après, dans la manière de... de communiquer avec euh avec ces 4000 personnes, c'est quand même euh énorme quoi.
Caroline Franckx : Alors oui, et on sait le voir euh, relativement concrètement. Donc par exemple, quand on... le taux de CV, le nombre de CV qu'on reçoit sur des postes, ben, il a changé. Donc on a regagné en attractivité. Je crois que c'est... on n'aime pas dire ça dans le service public, mais on a recréé une marque, on a recréé un produit quelque part. Et ça a vraiment été euh, essentiel. Donc c'est vrai que l'année du centenaire, ben, on ne voulait pas se louper, parce que c'était un élément clé pour rayonner à nouveau. On a... quand on a euh, fait le... tout le programme, on avait besoin de d'argent pour faire ce projet. Mais je rappelle, on était dans un... un moment de compte dans le rouge, donc je m'étais fait un point d'honneur d'organiser ça, mais comme les grandes sociétés le font, mais quasiment à zéro budget. Donc euh, avec notre président du conseil d'administration, avec euh, Delphine de la communication, et puis moi, on a été euh, frapper à de nombreuses portes pour euh trouver de l'argent. Et on y est, allez, à quelques euros près, on y est arrivé. Et donc ça a été neutre financièrement, mais on a fait des choses de dingue. Et, et ça a été euh, il y a eu un avant après, parce que je pense que les collègues ont vu tout ce qu'on a fait, on a fait toute cette campagne autour des Brugmanniens. Donc c'est visible sur le site encore aujourd'hui, on a des... on a fait des photos, des campagnes de photos avec tout le monde. Il y a des endroits où il y a des les photos sont encore là, il y a des œuvres d'art qui ont été exposées, des expophotos, elles sont encore dans le parc. Donc il y a eu plein de choses qui se sont en fait pérennes, on a planté des arbres pour les 100 prochaines années. Donc il y a eu plein plein de choses qui se sont faites. Euh, et donc oui, l'attractivité a remonté, et je pense que j'ai un comité de direction aussi qui est plus actif sur euh... sur la communication, sur les réseaux. Et donc tout ça, vous mettez ça l'un après l'autre, tous ces petits éléments du puzzle, ça montre que Brugmann est présent sur la place. Euh, j'ai une autre casquette aussi actuellement, je suis présidente du groupe hôpitaux euh à Gibis, donc c'est la Fédération des soins... des soins à Bruxelles, on va dire ça comme ça. Ben quand on discute autour de la table, Brugmann a à nouveau une... est écouté quoi. On a on a une voix à porter autour de la table. Et donc ça c'est deux exemples en termes de CV qui rentrent, on a pu attirer de très beaux profils dans d'autres départements. Et ça veut dire qu'on est quand même attractif, et que les gens ont envie de venir travailler euh chez nous.
Amélie Alleman : Et si on décompose cet énorme projet de transformation, tu dirais qu'elles ont été vraiment les gros moments clés et les gros vraiment facteurs de de réussite euh, qui t'ont permis d'arriver à ça ?
Caroline Franckx : Alors le premier, je dirais, qui me vient comme ça en tête, c'est euh, quelques mois après mon arrivée, quand on fait l'exercice budgétaire, et où je dois avoir une réunion très difficile avec les médecins, parce qu'en fait, on doit revoir notre copie. Le budget n'est pas bon, et euh... et oui, je me souviens de ce... en plus c'était même pas une réunion présentielle, j'avais dû la faire en Teams, et de secouer euh euh, autant de médecins, de leur dire en fait on est tous en seconde sess, et on va devoir revoir notre copie, c'est très compliqué. Et surtout qu'on, on avait 15 jours devant nous, alors que le processus en soit prend 2-3 mois. Ça, c'était très violent, mais le revers de la médaille, c'est qu'il y a eu un sentiment d'urgence, et que tout le monde a avancé dans ce sens-là. Et 15 jours après, j'avais un budget qui était dans les clous, difficile certes, mais voilà, qui suivait la ligne euh, de conduite que je devais euh, que je devais suivre.
Amélie Alleman : Et comment tu expliques ça ?
Caroline Franckx : Mais je pense que c'est un facteur de changement, en fait. Et si on regarde la littérature, la le sentiment d'urgence, je pense que les gens avaient peur, ils ont vu les chiffres, on n'y arrivait pas, qu'est-ce que va notre hôpital va devenir ? Donc je, je pense... et ça je le prends... je le prends dans le milieu hospitalier, mais je pense que de manière générale dans une organisation, le sentiment d'urgence euh crée une adrénaline, crée une réactivité euh... un peu un instinct de survie aussi, parfois je dirais. Et donc ça pour moi a été un élément majeur. Et c'est quelque chose que je questionne beaucoup maintenant, on est dans cette deuxième phase de transformation, on doit garder le rythme. On peut pas euh, lâcher l'affaire, comment est-ce que on recrée ce sentiment d'urgence alors qu'on n'est pas exactement dans les mêmes conditions, qu'on va mieux ? Mais il y a quand même encore un trajet à faire. Donc ça c'était pour moi un ingrédient clé, de... de l'écoute, de la transparence comme... comme je l'ai dit. Et puis il y a eu euh, il y a eu cette première phase, et puis on est arrivé au bout de 12-18 mois, et là on a refait un deuxième exercice stratégique beaucoup plus euh costaud, et beaucoup plus euh, un bon équilibre entre du top down et du bottom up. Donc on a interrogé les collègues, on a refait un gros travail aussi sur les valeurs, j'avais beaucoup de questions : c'est quoi nos valeurs ? Finalement, c'est quoi le cap qu'on se fixe, c'est quoi notre mission ? Donc on a retravaillé sur ce b.a.-ba-là. On l'a refixé, et on a été euh, on a travaillé avec les collègues, et puis on a validé ça en mode plus top down avec le comité de direction. Et ça a permis de faire le plan à l'horizon 2025. Et là, maintenant, on vient de clôturer ici en décembre, on vient de terminer notre plan 2030. Le BiBrugman euh, 2030, donc vraiment c'est des... c'est des jalons très importants, ils structurent, ils donnent un cap, et ça nous permet aussi de s'adapter, parce que les réalités, les normes, les réglementations varient aussi, les les réformes euh, faites au niveau euh au niveau du gouvernement changent aussi. Donc ça nous demande une certaine agilité. Alors on fait encore des plans à 5 ans, mais je suis persuadée que on va chaque année devoir un petit peu réajuster. Et je crois que les termes de 5 ans, c'est compliqué, mais en même temps je peux comprendre qu'au niveau des conseils d'administration, ils ont besoin de pouvoir se projeter un peu... un peu plus loin.
Amélie Alleman : Et euh, est-ce que tu saurais nous expliquer ce pro... ce nouveau projet de transformation à 5 ans euh, de manière plus concrète, quel type de de projets tu vas mettre en place euh... dans les mois qui viennent ?
Caroline Franckx : Alors euh, comment est-ce qu'on l'a construit ? Donc moi je suis arrivée un petit peu avec ma vision, ou en tout cas mon rêve pour Brugmann dans les 5 prochaines années. On n'a pas changé de de vision.
Amélie Alleman : C'est quoi ?
Caroline Franckx : Alors, la vision qu'on a, c'est on veut être euh, on veut être vraiment la référence, l'hôpital de référence santé à Bruxelles, le partenaire santé de nouveau à Bruxelles. Il faut savoir que, historiquement, il y a eu plein de premières mondiales ou presque premières mondiales qui se sont passées à l'hôpital. Première chirurgie cardiaque, euh, premier hôpital de jour psychiatrique. Il y a eu plusieurs choses comme ça, donc il y a dans l'ADN, ce côté-là. Euh, in... innovation. Et donc les gens m'avaient dit, 'On est très fier de ça, mais on devrait continuer à en faire'. Et donc, retrouver cette place de partenaire santé, ça passe par euh, l'innovation, ça passe par la recherche, ça passe par de nouveau être euh, une offre médicale, euh, au goût du jour et euh, et suffisante. Et puis, il y a aussi euh, ben en termes de travail, d'être un lieu unique de de travail. On a cette particularité qu'à, sur le site Horta, on a un parc de 17 hectares qui est incroyable, avec des pavillons classés, faits par Victor Horta. On est le seul en Belgique à avoir cette particularité-là. Euh, et puis, il y a vraiment aussi euh le fait qu'on veut euh, donner de l'excellence au niveau de nos soins. C'est évidemment la mission que tous les hôpitaux euh recherchent, mais chez nous il y a cette particularité, que c'est pas parce qu'on est un hôpital public euh, qu'on ne peut pas avoir une une excellence de de soins et une approche personnalisée. Et ça, c'est quelque chose qui euh, était pas assez mis en avant, et qui est essentiel pour euh... les Brugmanniens. Et donc on l'a remis au devant de la place. Et donc dans notre stratégie BiBrugman 2030, cette vision reste la même. Euh, j'estime qu'on n'est pas euh encore à... enfin on a encore du chemin à faire. Après, au niveau des axes de travail, euh oui on va euh on va travailler sur sur sur 4 axes. Et il faut savoir que moi j'ai donné l'élan sur les thématiques. J'ai été challengée par mon équipe, hein, ils m'ont chacun dit pourquoi ça ça pouvait fonctionner ou pas, chacun dans leurs pers... dans leurs domaines perspe... spécifiques. Et puis on a fait une deuxième étape beaucoup plus euh collaborative, il y a mon directeur médical qui avec ses chefs médicaux a fait son projet médical partagé, ce qu'on appelle le PMP, qui était un morceau du puzzle. Et puis on est passé vers les départements. Donc le département infirmier, le département juridique, le département support, enfin tous ces départements qui gravitent. Et l'idée c'était de faire un puzzle et de se voir comment leurs plans à eux pouvaient s'imbriquer euh, dans tout ça. Et donc ça il y a eu plusieurs mois de travail plutôt bottom-up. Et on est arrivé à une note intégrée, autour de... Euh... Euh la, je vais dire l'enveloppe budgétaire que je dois respecter, parce que je suis toujours dans cette phase de redressement. Ces axes stratégiques, le projet médical et les plans de département. Donc on a quelque chose qui pour la première fois est très imbriqué et très dans une logique ou en tout cas dans une séquence euh, très intéressante et très structurante.
Amélie Alleman : J'imagine qu'entre 2021 et maintenant, il y a eu des échecs, des claques. Comment est-ce qu'on reste debout quand 4000 personnes vous regardent, et comment est-ce qu'on euh, continue à être un moteur ?
Caroline Franckx : Ouais, des claques il y en a eu, ça c'est certain, et je pense que c'est... c'est normal, c'est ce qui aussi nous permet de se remettre en question et d'avancer. Alors, peut-être une première chose, moi je ne se... On me pose tout le temps cette question, comment tu fais pour gérer 4000 personnes, ça donne le tournis. Et je dis 'Bien sûr, mais c'est pas comme ça que je regarde cette mission-là'. Euh, j'ai une super équipe en dessous de moi. Et donc c'est vrai qu'il y a... c'est très organisé. Donc je ne ressens pas ce... ce... c'est comme si je devais gérer 4000 personnes, j'en suis responsable évidemment, donc je prends évidemment conscience de la de la responsabilité. Mais je vois le dynamisme qui s'opère. Alors euh... oui, il y a eu des moments difficiles hein, je vais penser euh... Euh, ben, rien que les exercices budgétaires, et je pense qu'il n'y a pas un CEO qui vous dira que c'est un moment facile, mais euh c'est difficile parce que je vois des équipes qui ont envie d'aller de l'avant, et je dois à chaque fois leur dire 'Bon on va continuer à faire plus avec moins'. C'est pas évident comme message. Et encore aujourd'hui plus que jamais, c'est c'est l'actualité dans tous les secteurs, donc voilà, ça c'est très difficile pour eux à entendre, et en même temps j'ai pas envie de les freiner. Je pense que euh, on fait pas plaisir à tout le monde tout le temps, c'est très difficile, parfois on doit dire non, mais parce qu'il y a une... pour moi il y a une valeur importante, c'est la cohérence. Donc j'essaie dans toutes les décisions que je prends, s'il y en a une, quelqu'un d'autre vient avec une telle demande ou s'il y a un problème euh, identique se représente, est-ce que je serai droit dans mes bottes si je réponds ça maintenant aujourd'hui, est-ce que dans... dans 2 mois, 3 mois, en fait, est-ce que ça sera toujours la même chose ? Et les collègues le savent. Donc je reviens avec cette cohérence tout le temps, mais c'est ce qui me permet aussi moi de tenir bon et de rester euh sur ma lignée. Alors, dans les moments difficiles, je vais... donc j'ai parlé des budgets, euh, chaque année, et c'est aussi des moments de tension dans les équipes, parce que ça stresse tout le monde en fait, c'est pas c'est pas agréable. Après il y a eu un moment clé, hein, c'est on a eu une cyberattaque.
Amélie Alleman : C'était quand ça ?
Caroline Franckx : 2000... Je dirais que c'était pas l'année... 2024, je pense ça. Euh, je, c'était après notre centenaire. Euh, la cyberattaque n'a pas eu lieu directement chez nous, à Brugmann, mais on a des collaborations avec d'autres hôpitaux, donc elle a eu lieu à l'Hôpital Saint-Pierre. Mais on avait des serveurs euh, qui... qui notamment qui pilotaient notre activité, qui étaient basés à Saint-Pierre. Notamment sur le laboratoire, et aussi sur le le logiciel de de distribution des repas.
Amélie Alleman : OK.
Caroline Franckx : Et donc on a notre laboratoire qui a... a tourné avec des écrans qui étaient noirs. Euh, donc on recevait... on pouvait recevoir les échantillons, on savait les faire analyser dans les machines, mais toute la connectivité des résultats qui sortaient et qui devaient apparaître aux écrans était en off. Et donc on s'est retrouvé avec des milliers de petits pots avec des papiers sur des tables euh, à devoir euh pendant euh, pendant plus d'une semaine gérer ça comme ça. S'assurer que au niveau clinique tout se passe bien, que les résultats soient là, communiqués, on a quand même une banque de sang, c'est c'est c'est des choses très très sensibles. Donc ça a été beaucoup de stress. Et les équipes ont géré ça comme jamais, avec... alors je pense qu'aussi à une envie de tenir la machine, ça fonctionne, mais euh, sincèrement, ils ont donné jour et nuit, jusqu'à ce que tout ça soit rétabli. Et par exemple les repas, c'est l'autre gros domaine qui a été touché. Vous avez des patients, ils peuvent pas manger de sel, ou il y a d'autres apports, et donc si vous n'avez plus l'historique de vos repas, que tout ça s'est fait machine noire, c'est 2000 repas par jour. Ouais, ça a été beaucoup beaucoup de stress dans les départements infirmiers, dans le service de diététique, pour se dire pourvu qu'on ne fasse pas euh, une erreur euh, là. Après, dans chaque crise, il y a une opportunité. Du coup on a rebondi, en se disant ben, si on devait avoir une cyberattaque, comment on gère ? On avait déjà beaucoup de bonnes choses en place, mais il n'y a rien à faire quand les écrans sont noirs, les écrans sont noirs. Donc on a pu rebondir là-dessus, on a pu affiner hein, avec euh, on a fait pas mal d'exercices de crise supplémentaires, euh, de réflexion pour se dire si c'est un jour ça devait se reproduire, ben comment on gère ça. Donc ça, ça a été vraiment un, un moment euh... un moment compliqué. Je vais dire, j'ai eu aussi beaucoup de changements dans mon équipe de direction. Et ça, c'est plutôt je vais dire personnel, euh... jouer le multi-casquettes directionnelles en plus de son rôle de CEO, c'est vraiment dur, parce qu'on est aussi dans des périmètres qui ne sont pas forcément ma zone d'expertise. Donc j'ai pas eu de directeur financier pendant euh presque un an, en pleine période de budget. La première année de CEO c'était vraiment... oui, c'est un moment que je n'ai pas forcément envie de revivre, pas parce que c'était pas chouette avec les équipes, mais parce que c'est une pression intense. Et euh, et voilà, et donc ça, il y a eu ça, j'ai eu le cas au niveau euh, au niveau des ressources humaines aussi. Donc, ces phases d'intérim, où quand quelqu'un par... quitte l'équipe, pour une raison X ou Y, ben voilà, il y a toujours cette phase de, cette zone de transition. Donc euh, mais en même temps, si je regarde ça un peu avec du recul, bah ça m'a fait permettre de connaître ce département euh, dans le détail. La finance, je connais ses... toutes les lignes de la compta, ce que je n'aurais probablement jamais fait euh, normalement. Donc c'est vrai qu'en termes de maîtrise des chiffres, bah, on est, on sort de là avec une meilleure connaissance. On a remplacé notre directeur des infras, donc des supports, j'ai dit on a un parc de 17 hectares avec plein de pavillons, j'ai travaillé avec ces équipes en direct, mais c'était super de travailler avec eux et de voir des métiers, on a le nettoyage, le brancardage, ceux qui transportent les patients. C'est des métiers avec lesquels moi je travaille pas en direct, mais donc du coup ça permet d'avoir une euh, lecture du terrain, de la complexité, puis de se rendre compte qu'il y a de très très belles personnes, et de pouvoir les côtoyer plus dans l'opérationnel, c'est très chouette aussi. Parce qu'après moi j'aime bien être dans le faire, et de piloter. J'aime j'aime bien la, la métaphore du chef d'orchestre, parce que le chef d'orchestre, il dirige, mais il termine sa musique, il est transpirant, et il a tout donné. Et c'est un peu ce qui, moi en tout cas je m'identifie à ça, parce que je ne veux pas juste être avec la baguette au bout de la main, j'ai envie d'avoir transpiré, j'ai envie d'avoir donné aussi euh, de mon temps, de mon énergie pour faire les choses. Donc euh, voilà.
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Amélie Alleman : On dirait que tu traverses tout ça avec une solidité euh, remarquable. Enfin en tout cas, de l'extérieur, on te voit vraiment comme... moi je te perçois ici comme vraiment un moteur. Comment tu tiens, comment tu... Comment t'affrontes tout ça ?
Caroline Franckx : Y a des moments difficiles hein, je veux dire, on a des négociations euh, que ce soit syndicats, que ce soit au conseil d'administration ou... Oui, c'est pas toujours simple. Alors je pense que le... les expériences précédentes m'ont... m'ont forgé une certaine force, et une certaine carapace pour euh... faire glisser les choses. J'avais une collègue qui m'a parlé de la stratégie Tefal, 'ça glisse'. Et euh, c'est un peu un... un mot qu'on se dit entre collègues parfois quand c'est compliqué. Donc j'essaie de prendre du recul sur les choses. C'est pas toujours facile. Je pense que euh, le fait d'avoir un environnement, des équipes sur lesquelles je peux compter les yeux fermés. J'ai pu prendre un mois de congé parental cet été. Ça a été excessivement bien géré, voilà, bon c'était du congé qui me restait, c'était pas pour récemment, mais j'avais des réserves. Et donc je m'étais, j'avais promis à mes filles en prenant ce job que je serais présente aux congés, le plus possible aux congés scolaires, et qu'on ferait un jour des vacances un peu plus longues. Donc je l'ai fait cet été, parce que je me sentais en confiance avec les équipes qui étaient là. Et j'ai pu prendre un mois et enfin, je veux dire, ils ont géré comme des super biens, et donc ça montre que ça fonctionne et que que voilà, l'équipe est autonome. Euh, donc je sais que j'ai cette équipe-là sur laquelle je peux euh... je peux me reposer. Et puis je pense qu'aussi j'ai un environnement personnel et familial extrêmement euh, soudé, extrêmement fort et euh, avec qui on parle beaucoup. Et ça, ça me donne de la force. Et puis alors j'essaie d'avoir des moments pour moi, un peu de... des soupapes d'évacuation, type le sport et tout ça, c'est pas toujours facile. C'est en général ça que je fais tomber en premier. Mais voilà, donc oui, euh, je suis passionnée aussi. Donc en fait euh, je pense que ça donne de l'énergie. Euh, je discute souvent parfois avec des entrepreneurs, je dis 'Vous avez créé votre boîte, c'est dingue', et ils sont passionnés, mais en fait, si je regarde, euh moi en fait je suis passionnée par le secteur dans lequel je travaille, encore plus par la chose publique, comme je disais, c'est vraiment quelque chose que j'ai découvert encore davantage ici ces 5 dernières années. Et ça, ça donne de l'énergie à aller de l'avant. Et puis, l'être humain est bien fait, ces moments un peu compliqués, on les oublie vite, quoi. Donc là avec le prix cette semaine, je me disais, ben ces 5 dernières années, parce que... oui, il y en a eu des moments difficiles. Euh, je pense que si je devais en parler à la maison, mon mari me dirait 'Oui, il y a eu quand même quelques claques'. Mais moi j'ai, en fait... Voilà, elles sont derrière, elles sont derrière, elles sont gérées, et on avance. Mais oui, oui, c'est ça reste quand même une responsabilité euh. Quand vous avez une inspection qui travaille... qui débarque, et que vous recevez un courrier du pénal, on rigole pas, quoi. Mais bon ça fait partie du job. Donc voilà.
Amélie Alleman : Justement, en fait ce grand écart, parce qu'avant tu étais consultante euh, dans le privé, puis public. Tu l'as géré comment ?
Caroline Franckx : Alors il s'est fait euh, graduellement. Euh, consultance et on conseille, moi j'en voulais faire, je viens de le dire, j'ai hyper besoin d'être dans l'action. Et puis aussi, je suis devenue maman entre-temps, et euh, à force d'être catapultée sur des missions partout en Belgique, à l'international, ben euh... ça prend c'est quand même une priorité qui... qui est là. Donc je ne voulais plus voyager, puis j'ai euh bossé dans une petite boîte de consultance du secteur hospitalier en Belgique, mais je faisais quand même des kilomètres tous les jours, j'allais en Flandre, j'allais en Wallonie. Et mon mari voyageait beaucoup. J'avais quand même deux toutes petites euh, à la maison. Et puis j'ai eu une opportunité de travailler dans un hôpital, et je me suis dit, à force de toujours dire ce qu'il faut faire, ben, fais-le maintenant. Va... va sur le terrain et euh... et rentre dans la dans la transformation pure et dure. Donc ça, ça a été vraiment euh le moteur. Donc je suis arrivée dans un hôpital privé. Et euh, globalement, l'hôpital privé, l'hôpital public, euh... ils ont les mêmes soucis. On a les mêmes contraintes budgétaires, on a les mêmes difficultés d'organisation. Il y a une différence, et je sais que certains... si certains euh... CEO d'hôpitaux privés m'écoutent seront pas contents, mais nous, il y a vraiment cette réalité du patient social, et de prendre tout le monde en charge. Après, il n'y a pas que ça, évidemment. Mais euh... voilà, il y a cette mission qui est là, qui est très belle, et qui est vraiment au cœur de l'ADN de l'hôpital public.
Amélie Alleman : Tu es, je pense, la première femme à diriger l'hôpital ?
Caroline Franckx : Ouais, correct.
Amélie Alleman : Est-ce que tu as... senti des résistances, ou des soucis euh... en prenant ce rôle ?
Caroline Franckx : Non, moi je l'ai pas ressenti, et je... ça ne m'a jamais été euh, communiqué en tant que tel. Après, je suis très à l'écart ou... ou je veux dire, de tout ça, de tout ça. Donc, s'il y a peut-être eu des remarques, mais en tout cas moi elles sont pas arrivées jusqu'à moi, ou je les ai pas ressenties. Et j'ai grandi, à la base, dans un milieu très masculin. Le milieu de la consultance, donc moi j'ai toujours été habituée. Mais j'ai euh... jamais euh, défendu l'une situation ou l'autre. Ici, c'est vrai que j'arrive à... à Brugmann, première femme, en plus présidente femme, on vient de changer, c'est à de nouveau une présidente femme, donc c'est super. Et je trouve que ça amène beaucoup de choses. On a une certaine intuition et créativité qui... qui est là, elle est incontestable. Je pense qu'aussi dans d'autres d'autres cultures on voit ça, enfin dans d'autres industries on voit ça. Mais moi j'ai jamais vécu ça comme euh... comme un frein, en tout cas. J'avais fait un un congrès sur est-ce qu'il y a un plafond de verre dans le secteur des soins de santé, j'ai entendu des témoignages très poignants d'autres femmes, et moi j'ai... eu la chance de pas croiser ça. Et encore une fois, on pose aussi la question ouais avec les médecins, est-ce que c'est pas trop compliqué de travailler avec les médecins ? Non, je ne suis pas médecin, ils le savent tous, et jamais euh... je glisserai sur ce terrain-là. Mais par contre, je les considère vraiment comme des experts terrain, tout comme les autres métiers, et c'est à eux de conseiller, de dire ce qui est nécessaire, et on fait ensemble. Donc voilà, moi j'ai une relation très saine à ces choses-là. Euh, et je vois pas ça comme un frein particulièrement.
Amélie Alleman : Tu as gagné donc le Bold Woman Award, il y a deux jours.
Caroline Franckx : Hmm hmm.
Amélie Alleman : Donc félicitations.
Caroline Franckx : Merci.
Amélie Alleman : Qu'est-ce que ça représente pour toi ?
Caroline Franckx : Euh... déjà c'était une belle surprise, parce que c'est la première fois que le service public euh rentre un dossier, enfin que quelqu'un d'un service public rentre un dossier. Euh... Les conditions de remise de ce dossier ont été un peu euh chamboulées, parce que j'ai j'ai vraiment posté mon dossier à 23h58 le jour de la deadline. Je devais lever une grève ce jour-là. Et donc j'étais entre négociation syndicale, médicale, et puis je répondais à une question, et puis voilà. Donc je l'ai posté à 23h58, et à 1h du matin on levait la grève. Donc globalement, en fait, a posteriori, c'était une très bonne soirée. Euh... Ça représente, pour moi, ça me permet de réaliser tout ce qui a été fait en 5 ans aussi. De... de voir que c'est valorisé, que c'est compris, surtout que ça a été compris. Quand on est devant le jury et qu'on présente son projet, le pourquoi. Et je me dis s'ils le choisissent, c'est qu'ils l'ont compris, et qu'ils veulent aussi le... le reconnaître. Donc ça c'est énorme, et puis pour moi, c'est aussi une transmission aux... 4000 collègues, sans qui euh ce prix n'est simplement pas possible. Parce que j'ai donné le cap, j'ai donné la... je les ai emmenés avec moi dans ce projet, mais ils l'ont fait aussi avec moi. Et donc pour moi, c'est aussi une très belle reconnaissance pour leur travail. Voilà.
Amélie Alleman : Tu l'as célébré ?
Caroline Franckx : Alors on l'a célébré le soir même, mais on doit encore le faire, voilà.
Amélie Alleman : Génial. Euh... Si, si je te disais, il y a euh... Est-ce qu'il y a quelque chose de d'un peu fou, que tu te dis je voudrais réaliser mais que tu n'oses pas euh proposer euh... Des rêves un peu pour le pour l'hôpital que tu te dis euh...
Caroline Franckx : Je... alors je vais sortir d'une discussion de ce matin. Je te prends à la à la... ? Oui oui, mais c'est... j'ai des idées toujours, ça mes équipes euh, le diront, que j'arrive toujours et je les vois alors en non-verbal 'Aaah quoi, elle vient encore'. Euh, après sur le... là, une petite idée, il y a, en fait on peut faire plein de choses. Et ce qui aujourd'hui me frappe, c'est qu'on a besoin d'écosystèmes. Et là ce matin, je rencontrais les autorités de la commune de Schaerbeek, hein, parce qu'on a un site sur la... sur la commune de Schaerbeek. Et on parlait de prévention. Et on nous demande dans les soins de santé d'être beaucoup plus des acteurs de prévention, et je pense que la société en a besoin. Et donc voilà, est-ce qu'on mettrait pas des camions mobiles en place dans la commune, parce qu'on a plein de communautés différentes, les gens sont pas forcément enclins à aller à l'hôpital. Donc il y a des idées comme ça qui émergent. Voilà, après il faut les créer, il faut les faire. Mais je je pense que les rencontres avec les gens, les partenaires, ben nous font émerger des belles idées comme ça. Et puis euh, puis voilà, on se lance, soit ça deviendra euh une idée, soit en fait on passera à une autre. Mais une idée folle comme ça, je peux pas euh... Euh, comme ça, en mettre une sur la table, non.
Amélie Alleman : Tu parles beaucoup en fait de l'humain, euh de tes équipes euh... qu'il faut prendre soin de ceux qui qui rendent la transfo possible. Euh... Et toi ? Qui prend soin de toi ?
Caroline Franckx : Alors oui, c'est très important. Euh, probablement, alors je vais pas mentir, mais oui c'est souvent euh, la première personne qu'on met sur le côté. Mais euh, heureusement, autour de moi on me le rappelle régulièrement, de faire des pauses, ou en tout cas de se recharger les batteries. Et je l'ai... sur 5 ans j'ai aussi évolué euh, dans cette prise de conscience là. Euh, je me suis rendu compte très vite que ça allait être un marathon au rythme d'un sprint. Et donc il allait falloir mettre des jalons de... voilà, pour souffler et récupérer. Et j'ai un feedback de mes équipes, quand je suis fatiguée et que ça va pas, ils le voient et on me fait le retour. J'ai quand même une belle transparence sur ça. Il y a une année, je me souviens, dans une réunion de comité de direction, où où ils m'ont dit 'En fait, ce qui se passe ça ne va pas'. Je faisais la casquette de directeur financier en même temps, donc c'est vrai que j'étais excessivement prise, je travaillais tous mes week-ends, et j'étais très fatiguée. Et ils me l'ont dit. Et c'est vrai que sur le moment, c'est très difficile d'entendre euh du feedback comme ça, en cash. Mais ils avaient tellement raison, il était temps, en fait je déviais, et je leur donnais plus assez d'attention. Eux pouvaient pas bien avancer. Et donc il fallait remettre tout ça euh sur les rails correctement. Et heureusement qu'il m'a... que j'ai des gens qui peuvent me challenger, me faire euh ouvrir les yeux. Donc euh, voilà, ça c'est quand même important. Et puis j'expliquais, j'ai pris ce mois de congé, bah c'était des éléments hyper importants de pouvoir se poser en famille, euh parce le temps qui est passé on le récupère pas. Et donc j'essaie de faire attention à ça, et je suis plus en tout cas à l'écoute de... de ce que moi je ressens et de ce que moi j'ai besoin euh pour pouvoir rester euh... pleine avec pleine d'idées, de concentration et puis de d'ambition euh d'avancer quoi.
Amélie Alleman : Qu'est-ce qui te drive... enfin comment est-ce que tu grandis euh toi ?
Caroline Franckx : C'est ce qui me faisait peur en prenant cette fonction. C'est, je me suis dit 'Si maintenant je deviens la directrice, qui va me coacher ?'. Qui va m'inspirer, qui va me pousser euh plus loin ? Alors, en fait il y a une réponse que je m'attendais pas, enfin, elle est logique mais à ce moment-là je l'avais pas en tête, c'était 'Ben, je suis hyper drivée par les gens'. Par leurs talents, par ce qu'ils font, par tous ces échanges de terrain, et je... je suis toujours émerveillée euh... quand on passe une journée. J'avais passé une journée dans le bloc opératoire il y a quelques semaines, une chirurgie à cœur ouvert, mais c'est, c'est de l'art, en fait, c'est une partition qui est parfaitement orchestrée, enfin c'est juste incroyable de pouvoir assister à ça. Donc moi je me nourris de ça. Après, je me nourris aussi de rencontres. Je sors de l'hôpital, j'ai besoin d'avoir les lunchs avec des gens que je ne connais pas, ou des gens que euh, qui viennent d'autres secteurs, parce que ça m'inspire, ça me donne euh, des ouvertures. Je suis dans un réseau de de CEO aussi, euh, où où on échange beaucoup, où on part faire du partage d'expérience. Donc ces choses-là me nourrissent. Et puis il y a aussi le simple fait qu'une journée n'est pas la même, et donc on a cette diversité qui... voilà, qui nourrit encore et ouais. Et puis alors je suis une très grande passionnée de lecture. Et donc je lis, je lis, je lis beaucoup, sur tout. Tant des sujets euh, management que... je lis un bouquin sur l'école de demain là, et ça va être un roman le soir. Donc ça c'est vraiment quelque chose oui, je lis énormément, et ça, ça me nourrit beaucoup aussi.
Amélie Alleman : Et tu as des mentors ?
Caroline Franckx : Ouais, j'en ai eu plusieurs. Euh, je vais dire... j'ai eu un mentor quand j'étais chez Accenture, un des partners à l'époque, qui a, je crois très... très vite compris comment je fonctionnais, et j'étais arrivée dans un... dans une business unit que j'aimais pas, on me faisait faire un... utiliser un outil informatique que j'en voulais pas, dans un secteur j'en voulais pas. Et puis, il m'a juste dit : 'Un peu de patience'. Laisse le temps, donne-toi un an, et puis on verra. Et en fait, il m'a pris avec lui, j'ai suivi, j'ai... j'ai dit OK, deal, on fait ça, et puis en fait j'ai évolué, il m'a fait amener chez des différents clients, et ça a été vraiment un drive euh... de... de goûter aux choses, d'oser aller dans des zones où j'étais pas confortable. En tout cas ça, c'était euh... ça, c'est une c'était une belle rencontre et quelqu'un que je vois encore maintenant. Puis, j'ai eu, aux Cliniques de l'Europe, j'ai travaillé avec le directeur médical, qui est le docteur Ilunga, euh... Personne visionnaire, incroyable, euh on avait nos lundis après-midi, il revenait de son week-end, il avait des feuilles jaunes en papier, et il écrivait toutes les idées qu'il avait eues. Et moi j'étais en fait sa... je traduisais, ou je mettais euh sur papier, de manière structurée, en projet, les idées qu'il avait. Et nos lundis après-midi c'étaient des lundis vision pour l'hôpital. J'ai énormément appris avec lui. C'est lui qui m'a poussée à aller faire mon Executive Master à Harvard. Euh... sans lui je, de un je savais pas que ça existait, et de deux j'aurais pas euh, trouvé forcément les énergies pour aller faire ça. Donc lui, il a vraiment euh beaucoup appris, et c'est quelqu'un qui est maintenant, d'ailleurs les choses sont euh... parfois bizarrement faites, mais là il travaille à Brugmann. Ah oui ? Donc euh voilà, parfois on on on peut rendre à ceux qui nous ont donné, et donc voilà, les circonstances de la vie font que. Mais je suis ravie qu'il fasse partie de cette cette belle communauté. Et puis j'ai eu aussi, euh... et ça je crois que c'est... incontestable, j'ai eu euh Laurette Onkelinx comme présidente du CA pendant... elle était là quand je suis arrivée. Et ça a été un vraiment un tandem extrêmement fort. Euh, là j'ai une nouvelle présidente qui est Aline Godfroid, on vient de démarrer notre collaboration donc euh, je suis persuadée que ça sera aussi positif. Mais c'est vrai qu'avec euh Laurette Onkelinx, ça a été très très fort, euh... Une femme de poigne, mais qui a toujours laissé la place aux idées, et euh, et qui me faisait comprendre aussi le monde politique. Parce que ça dans le service public, ben on découvre tout ce pan-là, j'étais pas experte. Donc elle m'a appris tous les rouages, elle m'a fait comprendre quand c'était euh juste ou pas juste de d'avancer. Très à l'écoute des difficultés, très très très impliquée. Et donc ça permet de... de prendre certaines décisions plus facilement, parce qu'on les a explicitées, parce qu'on les a euh... et puis il y avait une énorme confiance. Et donc ça pour moi c'était un élément clé aussi dans cette transformation, c'est cette confiance euh... confiance-là. Donc aujourd'hui, oui je pense que je la mets euh, dans la petite liste privilégiée des mentors.
Amélie Alleman : Ben franchement Caroline, je suis impressionnée par ton parcours, félicitations.
Caroline Franckx : Merci beaucoup.
Amélie Alleman : Euh, je suis ravie que t'aies gagné le Bold Woman Award, très belle reconnaissance. Je te remercie pour ton temps, et euh je te souhaite une très bonne continuation, et de continuer à avoir une si belle ambition et énergie euh... à l'hôpital en tout cas.
Caroline Franckx : Ben merci beaucoup, et encore merci pour cette magnifique invitation.